Tom Mykytiuk se souvient de son arrivée en Afghanistan en 2003 : « Le C-130 est arrivé en vol et est descendu très, très vite, pour se protéger contre les missiles de défense aérienne, les Stinger ou quoi que ce soit qui aurait pu le menacer. »
À l’atterrissage, après ces manœuvres d’esquive, les militaires qui venaient d’arriver ont fait face à un environnement extrême, où régnaient chaleur et poussière. Tom Mykytiuk se souvient : « Dès qu’on est descendu de l’avion, on pouvait, essentiellement, sentir l’odeur et le gout tenaces de la poussière. Et là, je veux dire de la poussière dans ta tasse, de la poussière sur ta peau, de la poussière dans tes dents. »
À ce moment, le Canada effectuait son retour en Afghanistan dans le cadre de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), désormais dirigée par l’OTAN. La mission initiale de la FIAS consistait à assurer la sécurité à Kaboul et à appuyer le gouvernement provisoire dirigé par Hamid Karzaï.
Le président par intérim Hamid Karzaï salue la foule lors d’un défilé célébrant la Journée de la victoire des moudjahidines, le 28 avril 2004.
Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-001_3746a. © Stephen Thorne (2004), La Presse canadienne
Stabiliser Kaboul
Les Forces canadiennes ont établi leur base au camp Julien. Shannon Glenney y a travaillé au sein de l’Agence de soutien du personnel des Forces canadiennes. Elle se souvient : « Le camp Julien était un camp situé dans le coin sud-ouest de Kaboul, entre les ruines de deux magnifiques édifices : le Palais du roi et le Palais de la reine. »
Le camp Julien, avec le palais Darul Aman en arrière-plan. Ce palais a été construit dans les années 1920 et a été gravement endommagé pendant la guerre civile des années 1990.
Photo : Courtney Walker / Flickr, CC BY 2.0, https://www.flickr.com/photos/trec_lit/38613670
Kaboul était alors une ville tentaculaire comptant une population de près de 3 millions de personnes, dirigée informellement par un ensemble hétéroclite de groupes et d’allégeances reflétant l’héritage de la guerre civile des années 1990. Par conséquent, le risque de bouleversements politiques et de conflits violents y était omniprésent.
Il s’agissait d’un environnement complexe et périlleux pour les forces de la coalition. Sarah Heer a été déployée à Kaboul en 2003 en tant que capitaine au sein du 2e Régiment de la Royal Canadian Horse Artillery : « Kaboul était un endroit plutôt mouvementé, raconte-t-elle. Nous recevions quotidiennement des rapports de renseignement sur divers insurgés et diverses menaces dont nous devions nous méfier. Alors il fallait toujours faire preuve de prudence. »
Des militaires du Royal 22e Régiment en patrouille à Kaboul, en mai 2004. Les troupes à pied étaient vulnérables, mais pouvaient facilement établir des liens avec les communautés locales.
Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-001_F72G5136a. © Stephen Thorne (2004), La Presse canadienne
Des militaires du Royal 22e Régiment en patrouille à Kaboul, en avril 2004. Les véhicules blindés offraient une meilleure protection, mais compliquaient l’établissement de relations.
Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-001_F72G1198a. © Stephen Thorne (2004), La Presse canadienne
Les troupes canadiennes patrouillaient à Kaboul et dans les environs, formant des liens avec les collectivités locales; « On avait beaucoup de contacts avec les gens pendant la journée, se souvient Tom Mykytiuk. On patrouillait dans certains bazars et on s’arrêtait dans certaines entreprises locales. »
Dans le chaos qui a suivi la chute des talibans, la tâche de stabilisation était complexe. Il s’agissait autant d’avoir les bonnes discussions avec les bonnes personnes que d’échanger des coups de feu avec une force ennemie dispersée, mais tenace.
Frappe à la mine dans Jowz Valley
Le 2 octobre 2003, une patrouille canadienne a quitté le camp Julien à bord de deux Jeeps Iltis pour une patrouille de routine dans les collines voisines. Une mine antichar TM-57 avait toutefois été posée sur leur parcours. Deux soldats ont été tués sur le coup et trois autres ont subi des blessures.
Ces pertes ont profondément ébranlé le contingent canadien. Elles ont aussi mis en lumière certains aspects de la guerre en Afghanistan qui allaient perdurer tout au long du conflit. Les actions ennemies allaient demeurer imprévisibles et clandestines, et les menaces difficiles à cerner et à contrer. Il allait aussi être particulièrement difficile de trouver un équilibre entre les exigences de la diplomatie et celles de la guerre.
Des parachutistes du Canada descendent d’un véhicule Iltis. L’Iltis est ouvert sur les côtés et sur le dessus; il a été conçu pour privilégier la vitesse et la maniabilité plutôt que la protection.
Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-008_Thorne170. © Stephen Thorne (2003), La Presse canadienne
Une nouvelle constitution et des élections
Pendant que l’Afghanistan et la coalition internationale s’efforçaient de mettre en place de nouvelles structures et de nouveaux processus démocratiques au pays, les militaires du Canada assuraient la sécurité.
La Loya Jirga de décembre 2003 a représenté un moment important dans l’évolution de la situation politique après l’invasion. Une Loya Jirga (ou « grand conseil ») est une assemblée traditionnelle pachtoune réunissant des figures dirigeantes afin de régler des différends et de prendre des décisions importantes.
Une délégation de plus de 500 personnes y a participé, au sein de laquelle se trouvaient des chefs de guerre régionaux, d’ex-responsable du commandement de l’Alliance du Nord et d’autres ex-militaires. Les talibans n’étaient pas représentés à la table des négociations. L’objectif de cette délégation était d’examiner et d’adopter une nouvelle constitution pour l’Afghanistan, qui a été ratifiée en janvier 2004.
La nouvelle année apportait la promesse du progrès, mais aussi un terrible nouveau danger. Le 27 janvier, une patrouille canadienne a été prise pour cible par un kamikaze. L’explosion a couté la vie au caporal Jamie Murphy et a blessé trois autres militaires du Canada.
C’était la première fois que des troupes canadiennes étaient prises pour cible dans un attentat-suicide, un phénomène jusqu’alors rare dans le conflit en Afghanistan. La réalité allait changer au cours des années à venir.
Décombres laissés par une explosion, juin 2006.
Photo : Musée canadien de la guerre, Boomer’s Pics, 20070194-002.
Malgré la menace talibane, la première élection présidentielle en Afghanistan a eu lieu le 9 octobre 2004. Plus de 10 millions de personnes s’étaient inscrites sur les listes électorales, dont des millions de femmes. Dix-sept candidatures figuraient sur le bulletin de vote. Le chef par intérim, Hamid Karzaï, a remporté une victoire écrasante avec 55 % des voix.
Près d’un an plus tard, le 18 septembre 2005, dans un contexte de tensions croissantes dans les provinces, une députation a été élue.
Un bulletin de vote de l’élection présidentielle afghane de 2004.
Photo : Musée canadien de la guerre, 20060136-001, https://www.museedelaguerre.ca/collections/archive/3130791
De Kaboul à Kandahar
En 2005, la mission canadienne en Afghanistan a radicalement changé. Le Canada était désormais chargé d’assurer la sécurité dans la province de Kandahar, une vaste région du sud de l’Afghanistan à la géographie très variée.
Kandahar comprenait des terres agricoles fertiles et des chaines de montagnes infranchissables, et bordait aussi le désert du Registan. C’est dans cette région que les talibans avaient fait leur apparition dans les années 1990 et qu’Al-Qaïda avait mené ses activités avant les attentats du 11 septembre. Entre le premier déploiement du Canada en Afghanistan en 2002 et son retour à Kandahar en 2005, la présence des forces insurgées et les actes de violence qui leur étaient attribués s’étaient progressivement intensifiés.
L’équipe provinciale de reconstruction de Kandahar gérait ses opérations à partir du camp Nathan Smith. Cette ancienne usine de fruits avait été transformée en base militaire par les États-Unis en 2003. Lorsque le Canada a pris le relai en 2005, il a donné à ce lieu le nom de l’un des soldats tués par un tir fratricide américain à la ferme Tarnak.
Photo : Musée canadien de la guerre, 20130265-040, https://www.museedelaguerre.ca/collections/artifact/2334657
Le Canada est arrivé à Kandahar pour prendre la direction de l’équipe provinciale de reconstruction (EPR) locale. Le modèle de l’EPR devait combiner les « trois D » : défense, diplomatie et développement.
En effet, après des décennies de guerre, l’Afghanistan ne disposait pratiquement plus d’institutions opérationnelles. La mission de l’EPR était de collaborer avec les autorités locales pour mettre en place des mécanismes de gouvernance et pour améliorer les infrastructures. Elle devait également assurer la sécurité et mettre en place des programmes de formation à l’intention de la Police nationale afghane et de l’Armée nationale afghane.
L’EPR réunissait sous un même toit du personnel militaire, diplomatique et civil affecté au développement. Les forces de la coalition devaient composer avec un réseau dense et complexe de relations sociales, d’allégeances et de souvenirs tenaces.
À Kandahar, le caporal-chef Paul Franklin a été infirmier au sein de l’EPR : « On finissait de bâtir une école, dit-il, et le lendemain, elle était en cendres. On se demandait, est-ce qu’elle a brulé parce que les talibans sont dans la région? Est-ce qu’elle a brulé parce que la mauvaise personne a obtenu le mauvais contrat pour la boue, les camions, le personnel? Sommes-nous au mauvais endroit? »
Un soldat canadien dans un champ de coquelicots, avril 2006.
Photo : Musée canadien de la guerre, Boomer’s Pics, 20070194-002.
Les militaires des équipes d’entrainement intégrées travaillaient en étroite collaboration avec l’Armée nationale afghane sur tout, de l’entretien des armes aux approches tactiques.
Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-006_F72G1728a. © Stephen Thorne (2004), La Presse canadienne.
L’assassinat de Glyn Berry
Le 15 janvier 2006, Paul Franklin conduisait un G-Wagon au sein d’un convoi en route de l’aérodrome de Kandahar vers le camp Nathan Smith. Deux militaires et le diplomate Glyn Berry, directeur politique de l’EPR, se trouvaient à bord avec lui.
Le véhicule a été pris pour cible par un kamikaze au volant d’une fourgonnette remplie de roquettes. Berry a été tué et les trois militaires à bord ont subi de graves blessures. Franklin a été grièvement blessé aux jambes, qui allaient plus tard être amputées au-dessus des genoux.
Les restes d’un G-Wagon (abréviation de « Geländewagen ») endommagé par un engin explosif improvisé en décembre 2005. Les G-Wagons étaient mieux protégés par des plaques de blindage que les Iltis. Dans ce cas-ci, l’équipage s’en est sorti uniquement avec des blessures légères.
Photo : Musée canadien de la guerre, 20060101-001, https://www.museedelaguerre.ca/collections/artifact/1934768
À la suite de l’attaque ciblée, les activités diplomatiques et de développement du Canada ont été presque entièrement interrompues. Le personnel civil a été évacué de cet environnement qui était devenu manifestement très dangereux, ce qui a paralysé les activités de l’EPR pendant un certain temps.
Plus tard dans l’année, l’aspect militaire de la mission canadienne est devenu encore plus exigeant. Un groupement tactique canadien est arrivé sur place afin d’assumer davantage de responsabilités en matière de sécurité à Kandahar. Le Canada allait bientôt entreprendre sa plus importante opération de combat depuis la guerre de Corée : l’opération Medusa.
Écoutez le troisième épisode de notre série de balados Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan pour en savoir plus sur les diverses missions, les objectifs et les tactiques auxquels le Canada a dû faire face durant la guerre.
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Steve McCullough
Steve McCullough, Ph. D., est le stratège de contenu numérique pour le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien de la guerre. Son travail dans le domaine de la création de récits numériques repose sur la compassion et des actions fondées sur des preuves pour parler de l’histoire, de la notion de sens et de l’identité dans un environnement en ligne fragmenté et polarisé, mais aussi dynamique et étroitement lié.
Andrew Burtch
Andrew Burtch, Ph. D., est historien spécialiste de la période d’après-guerre (de 1945) au Musée canadien de la guerre depuis 2006. Il est le conservateur de la galerie 4 : De la guerre froide à nos jours, qui raconte comment le Canada a réagi aux conflits du début de la guerre froide jusqu’à ce jour. Ses principaux domaines de recherche incluent l’histoire de la guerre froide, la défense civile face à l’éventualité d’une guerre nucléaire, les missions de maintien de la paix des Nations Unies, la guerre de Corée, la guerre et la mémoire, de même que l’histoire orale.
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