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Le legs de la guerre : le Canada après l’Afghanistan

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Publié

29 oct. 2026


En aout 2021, le monde entier a assisté à la chute de Kaboul aux mains des talibans.

Près de 20 ans s’étaient écoulés depuis que l’opération Enduring Freedom, menée par les États-Unis, avait dispersé Al-Qaïda et renversé l’ancien gouvernement taliban.

Le Canada, pour sa part, avait quitté l’Afghanistan sept ans auparavant. Son personnel y avait été déployé pendant 13 ans, soit la plus longue guerre menée par le Canada. Plus de 40 000 militaires avaient servi, plus d’un millier avaient subi des blessures, et 158 avaient perdu la vie, en plus d’un diplomate canadien.

La victoire des talibans a mis un terme tragique et complexe à ces années d’efforts et de sacrifices.

Des hommes armés, assis sur le toit d’un véhicule blindé qui avance dans la circulation urbaine.

Des combattants talibans traversent Kaboul en voiture en aout 2021.

Photo : Capture d’écran tirée de Voice of America

Sous les yeux du monde entier

Les ex-militaires, les journalistes et tant d’autres personnes qui avaient consacré leur attention et leurs efforts à l’Afghanistan ont assisté avec horreur à la chute de Kaboul. La population afghane se pressait à l’aéroport, cherchant à fuir. Des gens désespérés se précipitaient sur le tarmac et s’agrippaient aux avions qui décollaient, au risque de tomber et de mourir.

Eleanor Taylor avait servi comme officière d’infanterie au sein du Royal Canadian Regiment en Afghanistan en 2010. Onze ans plus tard, elle se trouvait à Halifax lorsqu’elle a observé, de loin, la chute de Kaboul : « C’était horrible. La désolation. Je ressentais de la désolation. Oui, je crois que c’est la seule – la meilleure façon – de le décrire, que c’est là où on en était arrivé. »

Une foule nombreuse, avec un long mur haut en arrière-plan.

Une foule rassemblée à l’aéroport international de Kaboul dans l’espoir de fuir le pays, en aout 2021.

Photo : Tammie Moore, Service des relations publiques de Fort George G. Meade

L’accord de Doha

Après le retrait canadien de l’Afghanistan en 2014, les États-Unis et plusieurs autres pays de l’OTAN sont restés membres de la coalition. Le retrait des États-Unis en 2021 s’est déroulé conformément à un accord signé à Doha en février 2020 par l’administration du président Donald Trump et les talibans. Le gouvernement afghan n’avait pas pris part aux négociations de l’accord, qui avaient duré plusieurs mois.

L’accord de Doha engageait les États-Unis et l’OTAN à retirer leurs troupes au plus tard le 31 aout 2021. En contrepartie, les talibans promettaient de ne plus abriter Al-Qaïda ni d’attaquer, à l’avenir, les forces américaines et alliées.

En 2021, le général Wayne Eyre a été nommé chef d’état-major de la Défense par intérim du Canada : « Essentiellement, expliquait-il, [les États-Unis] ont fait beaucoup de concessions aux talibans sans obtenir grand-chose en retour. Et le gouvernement afghan, qui n’a pas participé aux discussions… Si on parle de confiance, eh bien, ça, c’était encore une autre fracture importante de la confiance. »

Le calendrier de retrait choisi a donc créé les conditions propices à la prise de pouvoir des talibans. À ce moment-là, ceux-ci étaient peut-être plus forts qu’ils ne l’avaient jamais été depuis 2001. Les négociations menées après Doha entre les talibans et la République islamique d’Afghanistan ont abouti à la libération de milliers de prisonniers talibans, ce qui a encore renforcé leurs rangs.

Plusieurs hommes, certains en uniforme militaire et d’autres en complets, sont assis sur des chaises disposées tout autour d’une pièce.

Le président Donald Trump, le président Ashraf Ghani, le chef d’état-major interarmées, le général Mark A. Milley, et d’autres personnalités à la base aérienne de Bagram, en Afghanistan, à la fin de novembre 2019.

Photo : Dominique A. Pineiro, maitre de 1re classe de l’U.S. Navy

La route vers la victoire des talibans

Le Canada et la coalition de l’OTAN avaient déployé beaucoup d’efforts pour former et préparer les troupes de première ligne de l’Armée nationale afghane (ANA). Malheureusement, les forces de sécurité nationales afghanes n’avaient pas été aussi bien préparées à assumer les tâches administratives et logistiques indispensables au fonctionnement d’une armée moderne.

Les États-Unis fournissaient une grande partie de ce soutien spécialisé au moyen de technologies et de sous-traitance, mais tout ce dispositif s’est évaporé du jour au lendemain avec leur départ. Des années de corruption endémique et de préparation insuffisante ont ainsi laissé l’Afghanistan avec une armée incapable de fonctionner efficacement sans ce soutien.

Le brigadier-général Ahmad Habibi commandait alors les forces afghanes à Kandahar : « Les Forces de sécurité nationales afghanes ont été très bien formées par l’OTAN. La direction de l’Armée nationale afghane a fait preuve d’un engagement sans faille jusqu’au dernier jour. Mais le gouvernement, le camp du gouvernement, a provoqué la chute. »

Au cours de l’été 2021, les talibans ont progressé à travers l’Afghanistan en prévision du retrait de l’OTAN et des États-Unis. L’ANA semblait tout simplement se dissoudre. De nombreuses unités, affaiblies et isolées faute de soutien, ont déposé les armes et se sont dispersées. Peu d’entre elles ont résisté.

Enfin, lorsque le président Ashraf Ghani a fuit le pays le 15 aout, le gouvernement afghan a cessé d’exister.

Tentatives de sauver les personnes alliées en Afghanistan

De nombreuses personnes en Afghanistan avaient travaillé pendant des années aux côtés des effectifs canadiens en tant qu’interprètes, intermédiaires, personnes conductrices ou membres du personnel de soutien. Après la prise de pouvoir des talibans, ce travail passé a mis leur vie en danger. Beaucoup s’attendaient à ce qu’on les persécute ou qu’on les tue.

Le 30 juillet 2021, le premier ministre Justin Trudeau a autorisé une évacuation militaire visant à faire sortir le plus grand nombre de personnes possible, le plus rapidement possible, pendant que les talibans permettaient encore les vols à destination et en provenance de Kaboul. Cette mission a pris le nom d’opération AEGIS.

Un homme au teint pâle, vêtu d’une tenue de camouflage vert, et un homme au teint moyennement foncé, en tenue décontractée, sont debout face à plusieurs personnes en uniforme vert assises sur un banc, dont l’une s’est levée pour prendre la parole.

Les interprètes et les guides ont joué un rôle essentiel dans tous les aspects de la mission du Canada en Afghanistan. Sur cette photo, prise en 2003, un interprète afghan aide un membre du 3RCR à former des membres de la Police nationale afghane.

Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-044_ IMG_5332a. © Stephen Thorne (2003), La Presse canadienne

Lorsque l’opération a été annoncée, des ex-militaires et des journalistes travaillaient déjà d’arrachepied pour aider leurs contacts afghans à s’échapper. Eleanor Taylor faisait partie d’une coalition informelle d’ex-militaires qui s’efforçait d’aider des personnes afghanes à quitter le pays. Le groupe s’était donné le nom d’Équipe d’évacuation afghane stratégique.

Elle se souvient que tout le monde passait de longues journées à essayer de coordonner ses efforts avec Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, les réseaux afghans et d’ex-militaires, ainsi que les Forces armées canadiennes : « Pour moi, c’était clair que la plupart des personnes qui participaient à cette initiative tentaient de tirer quelque chose de positif d’une situation épouvantable. »

Au même moment, le journaliste et historien Michael Petrou était en contact avec son ancien guide, Shuja Mamozai. Ils avaient travaillé ensemble lors de ses reportages dans la vallée du Panchir en 2011 : « Tout le monde échangeait des textos, des courriels et des renseignements concernant l’opération d’évacuation. Des consignes du genre “va à ce coin de rue” et “porte quelque chose de rouge.” Je transmettais tout ça à Shuja. »

Un groupe de personnes au teint moyen, vêtues de vêtements amples et portant des voiles, est assis sur une terrasse recouverte de tapis, près d’une rangée d’oreillers et d’armes automatiques appuyées contre un mur.

Un voisin a pris cette photo qui montre des membres du réseau Haqqani (une faction alliée des talibans) occupant la maison de Shuja Mamozai alors que celui-ci était en fuite. Il avait travaillé comme interprète et guide pour des personnes originaires du Canada.

Photo : Shuja Mamozai, photo fournie

Un homme au teint moyen, souriant, tient un bébé dans ses bras et est assis à côté d’un homme au teint pâle, lui aussi souriant, sur le balcon d’un appartement.

Shuja Mamozai, avec l’un de ses enfants et Michael Petrou, au Canada, en 2023.

Photo : Michael Petrou, photo fournie.

Conséquences pour l’Afghanistan

À terme, la guerre a été catastrophique pour la population afghane. Des millions de personnes ont été déplacées. Plus de 60 000 membres des forces de sécurité afghanes ont perdu la vie en combattant aux côtés des troupes de la coalition. Selon certaines estimations, près de 50 000 personnes civiles afghanes auraient été tuées au cours des combats. Et des centaines de milliers de personnes sont mortes de faim, de maladie et de blessures.

« En ce moment, il n’y a aucun espoir, affirmait Shuja Mamozai. Les gens crèvent de faim. Il n’y a pas d’emplois, rien du tout. Pendant vingt ans, on s’est battus. Des gens ont été perdus, d’autres ont été tués au bout de 20 ans. »

Une très longue file de gens qui attendent au bord d’une route.

Une foule citoyenne afghane fait la file pour recevoir de la nourriture à Kaboul après la chute du gouvernement aux mains des talibans à la mi-aout 2021.

Photo : Tammie Moore, Service des relations publiques de Fort George G. Meade

Les ex-militaires en quête de sens

En repensant à la chute de Kaboul en 2021, le lieutenant-général Michael Wright, pourquoi devait prendre la tête de l’Armée canadienne en 2025, se souvenait : « J’ai pensé aux personnes qui ont été déployées en Afghanistan, qui y ont perdu des camarades, qui souffrent encore en grand nombre d’un trouble de stress posttraumatique lié à cette expérience, et à ce que cela a signifié pour elles. »

Depuis longtemps déjà, les ex-militaires s’interrogeaient sur la nature de la mission. À leur retour, ces personnes avaient retrouvé un Canada qui connaissait peu l’Afghanistan et qui s’en souciait tout aussi peu. Bon nombre portaient aussi les blessures invisibles du trouble de stress posttraumatique.

« Je crois qu’il y a eu une période où j’avais honte de l’Afghanistan, expliquait le caporal Benjamin Hertwig, ou bien une période où je ne voulais pas l’avouer aux gens. Aujourd’hui, je ne ressens plus ce genre de honte, parce que je crois que j’ai fait des choses dans la vie dont j’ai raison d’être fier. » Il se souvenait d’avoir vu la chute de Kaboul avec « juste un sentiment de grande peine et de tristesse pour les gens qui continuaient de vivre dans les réalités de la guerre. »

Un soldat en tenue de camouflage s’avance vers une foule nombreuse de militaires et de personnes civiles, au milieu de murs surmontés de fil barbelé.

Un soldat canadien à un poste de contrôle d’évacuation à l’aéroport international Hamid-Karzaï, en aout 2021.

Photo : Sergent d’état-major Victor Mancilla, U.S. Marine Corps

Les ex-militaires ont souvent souligné que certains aspects concrets de leur mission en Afghanistan leur avaient donné un sentiment d’utilité et d’espoir.

Le lieutenant-général Omer Lavoie avait commandé le groupe de combat du Royal Canadian Regiment pendant l’opération Medusa : « Au moins pendant ces 20 années-là, on a montré à la population afghane qu’il existait un autre mode de vie possible. On leur a donné un aperçu de ce que ça pouvait être, d’avoir les droits de la personne les plus fondamentaux, les plus élémentaires. Oui, ça a été éphémère, mais j’aime quand même croire qu’une génération afghane l’a constaté, a pu voir la différence. »

Le major Tom Mykytiuk abondait dans ce sens : « Peut-être qu’on a créé les conditions – ou semé les graines – d’une société qui pourrait voir le jour un jour, une société dans laquelle les talibans pourraient devoir faire des compromis pour bâtir un avenir meilleur pour l’Afghanistan. Alors je suppose que je garde espoir. »

Les ex-militaires, comme le public canadien, semblaient avoir des opinions partagées sur la signification des évènements de 2021. Les évaluations du temps et des sacrifices consacrés à l’Afghanistan variaient sans doute aussi considérablement.

Mais bien souvent, la question n’était même pas soulevée. Le monde a changé depuis que le Canada s’est retiré d’Afghanistan en 2014. La même année, la Russie a annexé la Crimée et certaines régions de l’est de l’Ukraine, tandis que le soi-disant État islamique a proclamé son autorité en Irak et en Syrie. Ces nouveaux défis en matière de sécurité mondiale ont fait passer l’Afghanistan au second plan pour un grand nombre de personnes au Canada et ailleurs dans le monde.

Pourtant, la durée de la mission, ses répercussions personnelles et sociales persistantes, ainsi que les nombreux souvenirs canadiens de cette longue guerre ont fait de l’Afghanistan un chapitre indéniablement important de l’histoire militaire canadienne.

Une enseignante portant un long voile s’adressant à une classe d’enfants prenant place par terre, dont la plupart portent aussi un voile.

Des filles et des garçons fréquentant l’école Dur Khanai à Kaboul, en 2003.

Photo : Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, MCG 20080028-042_ IMG_ IMG_0370. © Stephen Thorne (2003), La Presse canadienne

Une rangée de croix blanches ornées de coquelicots et de petits drapeaux canadiens. Sur la première, on peut lire « Goddard Nichola K 26, capitaine, RCHA 17 ».

Des croix érigées sur Memorial Drive, à Calgary, en novembre 2010.

Photo : Ricky Leong / Flickr, CC BY-NC-ND 2.0


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Steve McCullough

Steve McCullough, Ph. D., est le stratège de contenu numérique pour le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien de la guerre. Son travail dans le domaine de la création de récits numériques repose sur la compassion et des actions fondées sur des preuves pour parler de l’histoire, de la notion de sens et de l’identité dans un environnement en ligne fragmenté et polarisé, mais aussi dynamique et étroitement lié.

Photo d’Andrew Burtch

Andrew Burtch

Andrew Burtch, Ph. D., est historien spécialiste de la période d’après-guerre (de 1945) au Musée canadien de la guerre depuis 2006. Il est le conservateur de la galerie 4 : De la guerre froide à nos jours, qui raconte comment le Canada a réagi aux conflits du début de la guerre froide jusqu’à ce jour. Ses principaux domaines de recherche incluent l’histoire de la guerre froide, la défense civile face à l’éventualité d’une guerre nucléaire, les missions de maintien de la paix des Nations Unies, la guerre de Corée, la guerre et la mémoire, de même que l’histoire orale.

Lire la notice biographique complète de Andrew Burtch
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