En septembre 2010, le brigadier-général canadien Dean Milner a pris le commandement de la Force opérationnelle interarmées en Afghanistan. Un renfort de 30 000 militaires des États-Unis venait tout juste d’arriver dans le pays pour freiner l’élan des talibans. Une grande partie des nouvelles forces est arrivée à Kandahar, où le Canada tenait la ligne. Or, le Canada consacrait de plus en plus ses efforts à préparer les forces de sécurité nationale afghanes, afin qu’elles puissent prendre le relai.
L’initiative exigeait une collaboration étroite et une formation approfondie avec l’Armée nationale afghane (ANA) et la Police nationale afghane. Ce faisant, Milner a noué des liens étroits avec le brigadier-général afghan Ahmad Habibi, qui était un vétéran de longue date ayant combattu pendant l’occupation soviétique et la guerre civile qui s’en est suivie : « L’un de mes rôles consistait à l’encadrer, lui et sa brigade, parce que je savais que, tôt ou tard, le Canada finirait par partir, et les États-Unis aussi. Alors, lui et moi, on patrouillait ensemble, on mangeait ensemble, on faisait tout ensemble. »
Ahmad Habibi (au centre) prenant la parole lors d’une choura en mars 2011. Dean Milner est assis à côté de lui.
Photo : Le Canada en Afghanistan / Flickr, CC BY-NC-ND 2.0
Développement : les routes et le barrage de Dahla
La collaboration entre Dean Milner et Ahmad Habibi leur a permis de mener à bien d’importants travaux de développement. Ils ont fait construire une route asphaltée traversant le district de Panjwaye.
Cette route, appelée Route « Hyena », revêtait une grande importance tant pour les collectivités locales que pour les forces de l’OTAN : « Premièrement, la population de Kandahar avait besoin d’une route, expliquait Ahmad Habibi, parce que les récoltes agricoles ne pouvaient pas être acheminées vers la ville à temps. Si une famille faisait face à une situation d’urgence ou si une personne tombait malade, il n’y avait que des champs à perte de vue. Deuxièmement, la route était d’une importance stratégique considérable pour nous. »
Le caporal-chef Gus Shave formant un groupe de soldats afghans dans le cadre d’un cours de six semaines sur l’utilisation d’équipement lourd.
Photo : Le caporal Shilo Adamson, le Canada en Afghanistan / Flickr, CC BY-NC-ND 2.0
Les activités de développement s’inscrivaient dans le cadre de la stratégie du Canada en Afghanistan. Des décennies de guerre avaient privé l’Afghanistan d’infrastructures essentielles et d’équipements de base. Les projets de construction visaient donc à apporter des améliorations aux collectivités locales.
Le projet du barrage de Dahla, comprenant la remise en état d’un vaste réseau d’irrigation, était le projet phare du Canada à Kandahar. Au cours de son cycle de vie, le projet allait finir par couter environ 50 millions de dollars. À l’origine, le barrage devait permettre d’irriguer 36 000 hectares de terres agricoles de première qualité. Mais des décennies de guerre et de négligence avaient considérablement réduit cette capacité.
Lisa Vandehei était une ancienne militaire qui avait ensuite rejoint l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Elle a été désignée pour diriger le projet du barrage de Dahla. La réparation du barrage exigeait des efforts considérables de la part de la collectivité locale. Les personnes afghanes qui y participaient vivaient souvent dans des régions sous l’influence des talibans : « C’était dangereux pour elles d’être vues en train de travailler avec des groupes étrangers, racontait-elle. C’était très, très dangereux pour elles. Et j’ai été souvent surprise par leur volonté de risquer leur vie pour travailler avec nous. »
Vue aérienne d’un barrage faisant partie du vaste réseau d’irrigation du barrage de Dahla, avril 2007.
Photo : Michel Huneault, ACDI. Le Canada en Afghanistan / Flickr, CC BY-NC-ND 2.0
L’ACDI participait au financement et à la gestion de divers projets d’infrastructure. La mission du Canada se voulait une initiative « pangouvernementale » à laquelle participaient les Forces armées, l’ACDI et le ministère des Affaires étrangères.
Photo : Caporal David Strachan, Musée canadien de la guerre, 20090037-009-PC220661.
Départ de Kandahar
Le gouvernement canadien avait convenu de poursuivre sa mission de combat à Kandahar jusqu’en 2011. C’est l’arrivée des « renforts » des États-Unis à Kandahar qui a permis au Canada de se consacrer pleinement à la formation et au développement. En l’occurrence, Dean Milner savait qu’il devait se préparer à céder bientôt le contrôle de la zone d’opérations aux États-Unis avant le départ du Canada.
De son avis, le Canada s’est retiré trop précipitamment : « J’aurais aimé que les forces canadiennes restent à Kandahar encore quelques années. » Les troupes avaient fini par nouer des liens qui rendaient les efforts de lutte contre l’insurrection plus efficaces : « La population afghane commençait à nous dire où se trouvaient les talibans. Parce qu’il y avait eu la peur, la domination des talibans, le facteur de la peur. Mais on commençait à recevoir un peu plus de renseignements de la part des gens locaux sur l’endroit où se trouvaient les talibans. »
D’autres estimaient cependant que Kandahar serait entre de bonnes mains. Le capitaine Braden Greaves servait au sein du Royal 22e Régiment, qui fournissait la majeure partie des militaires pour la dernière rotation du groupement tactique canadien à Kandahar : « À l’époque, disait-il, ça ne me semblait pas être un gros problème, parce qu’il y avait quand même une certaine continuité, pas vrai? On était simplement en train de passer à une mission de formation, et les États-Unis prenaient le relai. »
Selon le général Habibi, les troupes canadiennes ont laissé l’ANA bien préparée : « La formation a été si efficace, qu’en 2011, lorsque les Forces canadiennes se sont retirées d’Afghanistan, nos équipes étaient capables de planifier et de mener à bien leurs propres opérations. »
Le Royal 22e Régiment a transféré la responsabilité de l’équipe de reconstruction provinciale de Kandahar au U.S. 3 rd Battalion, 21 st Infantry Regiment entre la fin mai et le début juin 2011. À partir de ce moment, il était prévu que le Canada mette l’accent sur la formation. La mission, quant à elle, allait retourner à Kaboul.
Des militaires du Canada et des États-Unis s’affairant à soulever un hélicoptère Chinook canadien endommagé, le 18 mai 2011. L’avion sera ramené sans encombre à l’aérodrome de Kandahar. L’œuvre d’art ornant le fuselage de l’hélicoptère, intitulée 2 for Hooking, est désormais exposée dans la galerie 4 du Musée canadien de la guerre.
Photo : Caporal Rashaun X. James, II Marine Expeditionary Force
Mission de formation à Kaboul
Le Canada participait depuis des années à la formation de l’ANA et de la Police nationale afghane dans le cadre de ses activités à Kaboul et à Kandahar. En 2011, cet aspect est devenu l’axe principal de sa mission.
Le lieutenant-colonel Wayne Eyre avait déjà commandé l’Équipe opérationnelle de mentorat et de liaison (Operational Mentoring and Liaison Team, ou OMLT, surnommée « l’omelette ») en 2007. Il est retourné en Afghanistan en 2014, cette fois-ci en tant que commandant de la Mission de formation de l’OTAN en Afghanistan. Il s’agissait d’une initiative de la coalition, considérablement élargie, visant à préparer le gouvernement afghan à prendre le relai après le départ de l’OTAN.
Or, malgré plusieurs années d’efforts, l’ANA n’était pas encore aussi bien structurée et préparée qu’il l’aurait souhaité : « J’avais quelques doutes quant à la viabilité de l’Afghanistan et de l’Armée nationale afghane à l’avenir. Il leur aurait été possible de se battre avec une bonne direction au niveau tactique inférieur, mais il leur manquait les qualités qui font qu’une armée est réellement professionnelle. »
Kaboul en 2008. La ville avait connu une croissance spectaculaire entre 2001 et 2014. Sa population s’élevait probablement à environ 3,5 millions de personnes lorsque le Canada y est retourné en 2011, bien que les données de recensement demeurent insuffisantes.
Photo : Qais Musafer, ISAF / Flickr, CC BY-NC-ND 2.0
La planification et la logistique sont essentielles à une armée moderne. C’étaient justement les préoccupations d’Eyre, alors qu’il évoquait, en parlant de l’ANA, une incapacité « à concevoir et à planifier des opérations de son propre chef. La capacité de subvenir à ses besoins, d’organiser la logistique nécessaire pour assurer de pouvoir nourrir les troupes et les approvisionner en carburant et en munitions sur le terrain. »
De plus, l’ANA n’était pas une institution soudée. Le tissu social afghan, fondé sur l’identité familiale, régionale et tribale, demeurait bien présent au sein des rangs militaires, donnait lieu à des loyautés contradictoires et à des hiérarchies de commandement instables.
Et lorsque des stagiaires de l’ANA ont tué des responsables de formation de l’OTAN, la complexité imprévisible de l’ANA est devenue particulièrement évidente. À la fin de 2012, plus d’une centaine de militaires de la coalition ont perdu la vie lors d’attaques dites « vert contre bleu ». Impossible de déterminer s’il s’agissait d’actes de violence spontanés ou d’une campagne coordonnée des talibans.
On sait cependant que les différences culturelles et les barrières linguistiques ont créé des tensions entre les responsables de formation et les stagiaires de l’Afghanistan. Les responsables de formation devaient tenir compte du fait que les accès de violence pouvaient découler d’insultes ou d’un manque de respect, mais qu’ils pouvaient également constituer une tactique délibérée visant à perturber la mission de formation. Et bien sûr, la formation consistait souvent à confier aux stagiaires des explosifs et des munitions réels.
Heureusement, il n’y a eu aucune perte canadienne lors de ces incidents.
Défilé de la garde d’honneur de l’ANA en l’honneur des personnes sous-officières nouvellement diplômées, à Kaboul, le 17 mai 2012.
Photo : Adj. Frantisek Stein, ISAF / Flickr, CC BY 2.0
Un départ discret
Le drapeau canadien a finalement été abaissé au quartier général de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) à Kaboul le 12 mars 2014. Trois jours plus tard, les quelques militaires du Canada toujours sur place ont quitté l’Afghanistan.
Le brigadier-général Dean Milner n’était pas heureux de devoir partir. « Bien franchement, je n’étais pas d’accord. Les capacités de la Police nationale afghane n’étaient tout simplement pas encore ce qu’elles devaient être. Et faire mes adieux à la population afghane pour la dernière fois a été difficile. Dire adieu au général Habibi cette fois-là, possiblement pour la dernière fois. Savoir que lui restait là pour se battre, alors que les troupes canadiennes rentraient chez elles. »
Le caporal-chef Jordan Taylor saluant alors que le drapeau canadien est abaissé au quartier général de la FIAS à Kaboul, le 12 mars 2014.
Photo : Cplc Patrick Blanchard, Caméra de combat des Forces canadiennes. © Tous droits réservés. IS2014-3013-06 reproduit avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Dans le mois suivant le départ du Canada, l’Afghanistan a tenu des élections pour remplacer le président sortant Hamid Karzaï. Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah étaient les principaux candidats, mais aucun des deux n’a obtenu la majorité absolue.
Après quelques mois de négociations, une recrudescence des activités talibanes et des allégations de fraude électorale, ils ont convenu de partager le pouvoir. Ghani a été nommé nouveau président et Abdullah a assumé les fonctions de chef de l’exécutif, un poste de premier ministre nouvellement créé. Malgré ces tensions, c’était la première fois que l’Afghanistan connaissait une passation pacifique du pouvoir entre deux gouvernements démocratiques.
Une foule afghane faisant la file à Kaboul pour voter lors de l’élection présidentielle de 2014.
Photo : Fardin Waezi, Nations Unies / Flickr, CC BY-NC-ND 2.0
« Soixante pour cent de la population s’est rendue aux urnes, expliquait Wayne Eyre. Un taux tout à fait comparable à celui des démocraties occidentales. C’était une source d’espoir sur le plan psychologique, une réussite au printemps 2014. » Eyre aurait souhaité que le Canada attende que ce moment décisif soit passé avant de se retirer. Le Canada aurait ainsi pu conclure sa mission avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose, plutôt que de se retirer par simple obligation politique et budgétaire.
C’est néanmoins ainsi que s’est terminée la présence du Canada en Afghanistan. Mais l’histoire de cette guerre, elle, s’est poursuivie. L’héritage et les conséquences de ce qui a été la plus longue guerre du Canada ont perduré, tant sur le plan individuel, pour les personnes qui y ont pris part, que sur le plan collectif, pour le pays tout entier.
Le 9 mai 2014 a été proclamé Journée d’honneur nationale en hommage à la mission de 13 ans menée par le Canada en Afghanistan. Les activités publiques comprenaient un défilé partant du Musée canadien de la guerre et se rendant à la colline du Parlement.
Photo : Cplc Matt Ufholz, Unité de soutien des Forces canadiennes (Ottawa). © Tous droits réservés. SU2014-0323-2 reproduit avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Dans le cadre de la Journée d’honneur, une exposition de véhicules, dont cet hélicoptère Chinook, a eu lieu sur la colline du Parlement.
Photo : Jamie McCaffrey / Flickr, CC BY-NC 2.0
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Steve McCullough
Steve McCullough, Ph. D., est le stratège de contenu numérique pour le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien de la guerre. Son travail dans le domaine de la création de récits numériques repose sur la compassion et des actions fondées sur des preuves pour parler de l’histoire, de la notion de sens et de l’identité dans un environnement en ligne fragmenté et polarisé, mais aussi dynamique et étroitement lié.
Andrew Burtch
Andrew Burtch, Ph. D., est historien spécialiste de la période d’après-guerre (de 1945) au Musée canadien de la guerre depuis 2006. Il est le conservateur de la galerie 4 : De la guerre froide à nos jours, qui raconte comment le Canada a réagi aux conflits du début de la guerre froide jusqu’à ce jour. Ses principaux domaines de recherche incluent l’histoire de la guerre froide, la défense civile face à l’éventualité d’une guerre nucléaire, les missions de maintien de la paix des Nations Unies, la guerre de Corée, la guerre et la mémoire, de même que l’histoire orale.
Lire la notice biographique complète de Andrew Burtch