À la suite des combats rangés de l’été et de l’automne 2006, la force opérationnelle canadienne à Kandahar a dû adapter ses tactiques. Le conflit est passé des combats conventionnels à une forme de guérilla imprévisible et dangereuse.
« Ça a marqué un tournant, se souvient le brigadier-général David Fraser. Après ça, les talibans ne nous attaquaient plus comme avant, c’est-à-dire par tir direct. Ils se sont tournés vers des actes d’insurrection, des EEI. C’était un gros changement. C’est devenu plus dangereux pour tout le monde. »
Les troupes canadiennes ont mené leurs opérations en territoire hostile. La province de Kandahar se caractérisait par un relief accidenté et un réseau complexe de relations sociales et politiques. De plus, l’emploi d’engins explosifs improvisés (EEI) et de tactiques insurrectionnelles par les forces ennemies exigeait une vigilance et une prudence constantes.
Le caporal Andrew James « Boomer » Eykelenboom au camp Nathan Smith, en février 2006. Il s’agissait de la base de l’équipe provinciale de reconstruction du Canada à Kandahar. Boomer a été tué par un kamikaze six mois plus tard, à Spin Boldak, près de la frontière pakistanaise.
Photo : Musée canadien de la guerre, Boomer’s Pics, 20070194-002.
La menace des EEI
Les engins explosifs étaient fabriqués à partir de divers matériaux. Les insurgés les concevaient sur mesure en fonction de leurs cibles et de leurs objectifs. Les EEI pouvaient transpercer un blindage ou projeter des éclats d’obus antipersonnels. De tailles et de formes variées, ils pouvaient être installés et dissimulés en quelques minutes. Ils étaient souvent conçus pour se déclencher en plusieurs étapes, par exemple pour cibler les personnes venues secourir les victimes d’une première explosion.
Des militaires du Canada et un agent de la GRC posent aux côtés de soldats et de policiers afghans près d’EEI récupérés, en juillet 2008.
Photo : Caporal David Strachan, Musée canadien de la guerre, 20090037-009- P7021538
Les EEI pouvaient être fabriqués à partir d’une grande variété de matières premières et de munitions.
Photo : Caporal David Strachan, Musée canadien de la guerre, 20090037-009- P7081572
Le dimanche de Pâques 2007 a montré à quel point ces dispositifs pouvaient être meurtriers. Ce jour-là, la compagnie Hotel du 2e Bataillon du Royal Canadian Regiment rentrait à Kandahar depuis la province de Helmand. Elle devait traverser un karez, un système d’irrigation souterrain composé de trous creusés dans le sol et espacés sur de grandes distances.
La compagnie a emprunté un itinéraire qu’elle avait déjà suivi. Cette fois, les talibans avaient piégé la route avec un EEI chargé d’explosifs puissants. L’un des véhicules blindés légers (VBL) de la compagnie a roulé sur la plaque de déclenchement. L’explosion a traversé l’habitacle. Six militaires ont perdu la vie sur le coup, et deux autres ont subi des blessures.
Le VBL était un véhicule fiable et bien blindé. Il offrait une protection nettement supérieure à celle des jeeps Iltis utilisés par le Canada à Kaboul au début de la guerre. Malgré tout, cet EEI bien placé a transpercé le blindage et causé des pertes humaines.
Vue aérienne d’un karez en Afghanistan, en 2013. Le paysage semblait ponctué d’une ligne de points. Ces réseaux d’irrigation souterrains rendaient la circulation difficile et créaient des goulots d’étranglement où les insurgés pouvaient facilement poser des bombes.
Photo : Andrew Wiseman / Flickr, CC BY-NC 2.0
Les EEI ont également servi à cibler les militaires à pied. Le 1er juin 2008, l’adjudant Chuck Cote menait une opération conjointe avec des militaires du Canada et de l’Armée nationale afghane afin de secourir un soldat blessé. Leur passage a déclenché un EEI dissimulé.
« Je me suis retrouvé à 10 pieds dans les airs, se souvenait Chuck Cote. L’explosion m’a transpercé le flanc, m’a remonté jusqu’au visage, m’a rendu aveugle et a traversé mon gilet pare-balle. En gros, je me suis réveillé aveugle, dos à un mur, un mur loin de là. »
L’explosion l’a temporairement aveuglé et a sectionné les jambes du major Mark Campbell. Cote a alors fait équipe avec un autre soldat blessé, Anthony Price : « J’ai dit : “Écoute, moi je peux marcher et lui non, alors… Aide-moi à le soutenir et il sera mes yeux.” » Ensemble, avec Campbell, qui était gravement blessé, ils ont réussi à atteindre un point d’évacuation.
En raison de ses blessures, Cote aurait dû rentrer au pays. Il a toutefois réussi à rejoindre son équipe à la BOA de Masum Ghar : « Je ne voulais pas partir, disait-il. Il n’était pas question d’abandonner mes gars. » Le major Campbell a lui aussi survécu à ses blessures. Après avoir quitté l’armée, il est devenu un ardent défenseur des personnes blessées et un critique virulent du manque de soutien gouvernemental envers les ex-militaires.
Danger omniprésent
Se trouver « derrière les barbelés » à l’aérodrome de Kandahar ou dans l’une des nombreuses bases dispersées dans la campagne ne garantissait pas la sécurité. Le 22 octobre 2009, le caporal Hilliard Kahpeaysewat était en poste à Spin Boldak, près de la frontière pakistanaise. C’était son anniversaire. Il venait de téléphoner à sa mère, en Saskatchewan : « Au même moment, se remémorait-il, en bas, un gars est arrivé en rampant – il avait un EEI. Il s’est approché de la barrière. L’engin a éclaté pendant que je parlais à ma mère. Tout d’un coup, c’était le chaos total. J’entendais ma mère dire : “Rentre à la maison tout de suite. C’était quoi, ça? Oh mon Dieu!” Je l’ai traumatisée avec cet appel téléphonique. »
Le relief vallonné, les structures labyrinthiques et les routes sinueuses compliquaient le contrôle de la zone. Les insurgés pouvaient facilement agir à l’insu des forces présentes.
Pendant ses deux premiers mois à Kandahar, le caporal-chef Ryan Flavelle a patrouillé sur les routes reliant la ville de Kandahar aux avant-postes éloignés : « On aurait pu faire des allers-retours sur cette route jusqu’à la fin des temps, disait-il. Mais avec chaque tournant, on perdait le contrôle de la portion de route derrière nous. Il leur fallait juste deux minutes pour mettre un EEI en place. Peut-être moins. »
La rue principale de Bazaar-e Panjwayi. Les nombreux virages et les structures irrégulières dans la province de Kandahar et les villes et villages environnants réduisaient la visibilité et augmentaient le risque d’attaques à l’aide d’EEI.
Photo : Sergent Dennis Power, Army News-Shilo. © Tous droits réservés. AS2006-0857d, reproduit avec la permission du MDN/FAC (2026).
Une photo aérienne d’un village situé près de l’aérodrome de Kandahar, montrant le dédale de passages et de cours caractéristique des villages de la région.
Photo : Sergent Dennis Power, Army News-Shilo. © Tous droits réservés. AS2007-0340a, reproduction avec la permission du MDN/FAC (2026).
Cout physique et psychologique
Quelle que soit la distance parcourue, les militaires ont dû composer avec un terrain physiquement exigeant. Les villes comme les zones agricoles étaient parsemées de murs, de canaux d’irrigation et d’autres obstacles.
En raison du caractère insurrectionnel et de guérilla du conflit, le danger pouvait surgir n’importe où. La force ennemie semblait à la fois partout et nulle part. Les opérations menées dans la province de Kandahar étaient donc éprouvantes, tant sur le plan physique que psychologique.
La majore Eleanor Taylor a commencé son déploiement dans le district de Panjwaye en 2010, où elle commandait les troupes de la base de patrouille de Sperwan Ghar : « La formation que nous avions reçue avant notre départ pour l’Afghanistan était remarquable, se rappelait-elle. Il y a eu des moments, pendant cette formation, où je m’étais dit : “C’est vraiment exagéré. C’est impossible que chacune de ces menaces se produise.” »
Elle ajoutait toutefois : « ce que j’ai vécu, c’est que ces choses-là se sont non seulement déroulées de la manière qui nous avait été présentée, mais aussi d’autres façons plus complexes, souvent à un rythme plus soutenu. »
Des militaires du Canada en patrouille dans la ville de Kandahar, en juin 2009. Les déplacements à pied dans des zones urbaines très densément peuplées exigeaient une vigilance constante.
Photo : Sergent Paz Quillé, Caméra de combat des Forces canadiennes. © Tous droits réservés. IS2009-1017-07, reproduction avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Le sergent-major « John » de l’Armée nationale afghane, l’adjudant Chuck Cote et le capitaine Slade Lerch, peu après avoir repoussé une embuscade près de Nakhonay, dans le district de Panjwaye, au printemps 2008.
Photo : Chuck Cote, photo fournie.
Menaces et risques pour les collectivités locales
Les talibans ne ciblaient pas seulement les militaires du Canada et de l’OTAN. Les personnes de la région qui travaillaient avec les forces occidentales étaient aussi régulièrement victimes de violence. À la faveur de l’obscurité, les talibans distribuaient ce qu’on appelait des « lettres nocturnes ».
Les mollahs ou les personnes ainées de la région lisaient ensuite les menaces à voix haute, puisque de nombreuses personnes dans les villages ne savaient pas lire. L’une de ces lettres est présentée dans la galerie 4 du Musée canadien de la guerre.
Une menace talibane, qui dit, essentiellement : « Ceci s’adresse à la population de Salavat. Nous vous avons répété à maintes reprises d’arrêter. C’est votre dernier avertissement. »
Musée canadien de la guerre, 2017011-018
Partout en Afghanistan, les talibans ont également ciblé et assassiné des figures dirigeantes locales.
L’Équipe provinciale de reconstruction reposait sur trois principes : la défense, la diplomatie et le développement. Au-delà de l’effort de guerre, des changements sociaux et économiques importants étaient nécessaires. La campagne de terreur menée par les talibans a toutefois entravé les efforts de la coalition pour collaborer avec les communautés locales.
La population a aussi été directement touchée par les explosions d’EEI. Comme le soulignait le caporal-chef Dennis LeBlanc : « Chaque fois qu’il y avait une explosion d’un EEI, il y avait aussi des gens civils partout. Les personnes commerçantes, les enfants qui jouaient dans la rue – tout le monde se faisait prendre. » Les forces armées et la police afghanes subissaient également de lourdes pertes à la suite d’attaques à l’aide d’EEI et d’embuscades tendues par les talibans.
L’Unité médicale multinationale de niveau 3
Les personnes militaires et civiles blessées pendant la guerre ont été prises en charge par l’Unité médicale multinationale de niveau 3 de l’OTAN, un hôpital de campagne situé à Kandahar. Le « niveau 3 » était une classification de l’OTAN désignant les établissements spécialisés capables de traiter des blessures complexes.
Le groupement tactique canadien a mis en œuvre le programme du « niveau 3 » de 2006 à 2009. Pendant cette période, l’établissement comptait parmi les centres de traumatologie les plus achalandés au monde et affichait l’un des taux de survie les plus élevés jamais enregistrés chez les victimes de guerre. En 2012, l’OTAN a souligné la qualité des soins prodigués par les forces canadiennes en leur décernant sa plus haute distinction médicale, le Prix Dominique-Jean Larrey.
Le major Joe Po, anesthésiologiste à l’hôpital de niveau 3, surveillant un jeune patient subissant une intervention chirurgicale pour des blessures causées par des éclats d’obus, en janvier 2007.
Photo : Sergent Dennis Power, Army News-Shilo. © Tous droits réservés. AS2007-0286a, reproduction avec la permission du MDN/FAC (2026).
Les personnes blessées de l’OTAN étaient prises en charge et évacuées hors du pays. La capitaine Cecilia Ho a occupé le poste d’infirmière en soins intensifs de septembre 2008 à mai 2009 : « Si elles étaient stables, racontait-elle, elles partaient. Les militaires de l’OTAN ne restaient donc pas très longtemps à l’hôpital. » Et, précisait-elle, « comme nous ne pouvions pas évacuer les personnes afghanes blessées, nous devions les soigner. » Près des trois quarts de la patientèle qui a été traitée à l’hôpital de niveau 3 étaient d’origine afghane.
Le personnel faisait tout ce qu’il pouvait : « Ici, au Canada, expliquait la capitaine Ho, quand tu es infirmière aux soins intensifs, tu restes toujours infirmière aux soins intensifs. Si tu es infirmière à la salle de réveil, tu es infirmière à la salle de réveil. Mais là-bas, c’était toi. Pour tout. Si un département débordait avec 25 personnes patientes, tu allais les aider. Tu pouvais tout faire en une seule journée. »
Fait remarquable, 98 % des militaires qui ont subi des blessures et qui ont reçu leurs soins à l’hôpital de niveau 3 ont survécu.
Un militaire du Canada évacué vers l’hôpital de niveau 3 après avoir été blessé lors d’un attentat-suicide au nord de la ville de Kandahar.
Photo : Sergente Carole Morissette. © Tous droits réservés. AR2006-H016-0033a, reproduction avec la permission du MDN/FAC (2026).
Cérémonies sur la rampe : adieux aux personnes tombées au combat
Certaines personnes n’ont toutefois pas survécu. Au cours de la guerre, 158 militaires du Canada ont péri au combat ou des suites de leurs blessures.
La quasi-totalité des militaires du Canada qui ont péri au combat a pu être rapatriée au pays après une cérémonie solennelle à l’aérodrome de Kandahar. Lors de ces adieux, leurs camarades et les forces alliées se rassemblaient pour leur rendre hommage. Les cercueils recouverts du drapeau étaient transportés sur le tarmac, puis hissés par la rampe d’embarquement dans l’avion de transport de l’ARC qui les ramenait au bercail.
Ces « cérémonies sur la rampe » étaient des moments émouvants où les troupes se réunissaient pour faire leur deuil. La guerre se poursuivait néanmoins. Après les adieux, les militaires devaient reprendre la lutte incessante contre l’insurrection talibane, qui s’intensifiait.
Des militaires du Canada transportant la dépouille du soldat Brian Good lors d’une cérémonie sur la rampe à l’aérodrome de Kandahar, le 8 janvier 2009.
Photo : Aramis X. Ramirez, maitre de 2e classe de la U.S. Navy, ISAF / Flickr, CC BY 2.0
En 2010, la mission canadienne s’apprêtait à mettre fin à ses opérations de combat. Les forces canadiennes devaient ensuite se concentrer sur la formation des forces militaires et de sécurité afghanes. Leur mission à Kandahar, marquée par les EEI et l’insurrection, tirait à sa fin.
Écoutez le sixième épisode de notre série de balados Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan pour en savoir plus sur la mission du Canada contre l’insurrection à Kandahar
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Steve McCullough
Steve McCullough, Ph. D., est le stratège de contenu numérique pour le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien de la guerre. Son travail dans le domaine de la création de récits numériques repose sur la compassion et des actions fondées sur des preuves pour parler de l’histoire, de la notion de sens et de l’identité dans un environnement en ligne fragmenté et polarisé, mais aussi dynamique et étroitement lié.
Andrew Burtch
Andrew Burtch, Ph. D., est historien spécialiste de la période d’après-guerre (de 1945) au Musée canadien de la guerre depuis 2006. Il est le conservateur de la galerie 4 : De la guerre froide à nos jours, qui raconte comment le Canada a réagi aux conflits du début de la guerre froide jusqu’à ce jour. Ses principaux domaines de recherche incluent l’histoire de la guerre froide, la défense civile face à l’éventualité d’une guerre nucléaire, les missions de maintien de la paix des Nations Unies, la guerre de Corée, la guerre et la mémoire, de même que l’histoire orale.
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