Le soutien de l’opinion publique à la mission du Canada en Afghanistan était très fort au début de la guerre. Mais avec les années, le vent a fini par tourner.
Les attitudes à l’égard de la guerre ont changé pour différentes raisons, mais l’un des facteurs principaux a été son cout humain. Au printemps 2006, la population canadienne suivait depuis des années les nouvelles faisant état de victimes au compte-goutte. Mais un décès en particulier a retenu l’attention de tout le pays.
La capitaine Nichola Goddard
Le 17 mai 2006, la capitaine Nichola Goddard et son équipe s’approchaient du village de Bayanzi, à l’ouest de la ville de Kandahar. Elle était observatrice avancée, responsable de demander des tirs d’artillerie sur les positions des talibans.
Goddard et son second étaient à découvert dans l’écoutille de leur véhicule blindé léger (VBL) lorsque des combattants ont tiré des grenades propulsées par fusée sur le véhicule. Elle est morte sur le coup.
La capitaine Nichola Goddard.
Photo : La Fondation Nichola Goddard, photo fournie.
La capitaine Goddard était la 17e perte canadienne en Afghanistan. Elle était aussi la première femme membre des Forces armées canadiennes à perdre la vie au combat depuis la Seconde Guerre mondiale.
Sa mort a fait l’objet d’une couverture médiatique d’un océan à l’autre, en particulier dans les médias anglophones À noter qu’au Canada francophone, le décès en 2009 de la gendarme Karine Blais, originaire des Méchins, au Québec, a fait l’objet d’une couverture médiatique encore plus importante. Elle était infirmière au sein du 12e Régiment blindé du Canada lorsqu’elle a été tuée par une bombe placée au bord de la route. La mort de la capitaine Goddard a fait grand bruit notamment parce qu’il s’agissait d’une femme. Mais, ironiquement, elle a aussi fait les manchettes en raison des restrictions imposées quelques semaines plus tôt sur la couverture médiatique du rapatriement des restes militaires.
Trois semaines auparavant, le gouvernement avait en effet commencé à interdire aux journalistes l’accès à la base où arrivaient les dépouilles de militaires rapatriées. L’interdiction devait servir de moyen de protéger la vie privée des familles. Ainsi, contrairement aux cérémonies précédentes, le retour de la capitaine Goddard chez elle s’est déroulé loin des caméras.
La politique elle-même avait fait la une des médias, surtout lorsque son père, Tim Goddard, avait critiqué les nouvelles règles : « J’aimerais croire que Nich est morte pour protéger nos libertés, avait-il déclaré, et non pour les restreindre. » Peu après, le premier ministre Stephen Harper a fait marche arrière.
Le gouvernement avait également pris la décision de ne pas mettre les drapeaux en berne pour rendre hommage aux victimes. Ces changements pouvaient donner l’impression que le gouvernement tentait de détourner l’attention des pertes au combat, alors que la participation du Canada à la guerre perdait en popularité.
Des militaires escortent la dépouille de la capitaine Goddard lors de la cérémonie d’adieu à l’aérodrome de Kandahar.
Photo : Sergente Carole Morissette, technicienne en imagerie au sein de la Force opérationnelle en Afghanistan, 1re rotation. © Tous droits réservés. AR2006-H039-0029a, reproduit avec la permission du MDN/FAC (2026).
L’Autoroute des héros
L’année 2006 a été caractérisée par de nombreuses pertes canadiennes en Afghanistan. Elle a aussi été marquée par des opérations de combat comme la bataille de l’École blanche et l’opération Medusa. Le nombre de victimes causées par les attentats-suicides, les embuscades et les attaques à l’aide d’engins explosifs improvisés ne cessait d’augmenter.
L’aggravation des risques et l’augmentation du nombre de victimes pesaient lourdement sur les militaires du Canada et leurs proches. Entre mai et décembre 2006, 28 militaires ont perdu la vie. Leurs collègues ont transporté leur dépouille dans une cérémonie d’adieu solennelle sur le tarmac, pour les embarquer à bord d’un avion Hercules et les rapatrier.
Un rassemblement sur l’Autoroute des héros en aout 2008.
Photo : Christina Matheson/ Flickr, CC BY-SA 2.0
De retour au Canada, les dépouilles des militaires qui avaient perdu la vie au combat et leurs familles se déplaçaient en convoi sur l’autoroute 401, de la base des Forces canadiennes de Trenton jusqu’à Toronto. À partir de 2002, des foules spontanées de personnes venues rendre hommage ont commencé à se rassembler sur les viaducs d’autoroute.
En 2007, le gouvernement de l’Ontario a officiellement baptisé ce tronçon de l’autoroute 401 l’« Autoroute des héros ».
Le « coin du courage » attend le rapatriement de la caporale-chef Kristal Giesebrecht et du soldat Andrew Miller le 28 juin 2010. Le « coin du courage » est le nom qu’on a donné au dernier virement pris par un cortège de rapatriement au Bureau du coroner à Toronto. Il ne s’agit pas d’un véritable coin de rue, mais plutôt d’un angle formé par une chaine humaine formée du personnel de première ligne, d’ex-militaires et de gens ordinaires.
Photo : Scott McFarland, Musée canadien de la guerre, 20210541-001
« Soutenons nos troupes »
La guerre se prolongeait, et les gens ont commencé à arborer des rubans jaunes ou à porter du rouge les vendredis pour manifester leur solidarité envers les gens qui servaient à l’étranger. En 2006, les rubans jaunes étaient portés partout au pays. Les gens les arboraient sur leurs vêtements et les affichaient sous forme d’autocollants pour parechoc, d’aimants de réfrigérateur, de drapeaux et de pancartes de pelouse.
Les rubans jaunes et le slogan « Soutenons nos troupes » se sont répandus partout. Mais ce n’était pas tout le monde qui partageait cet avis. Certaines personnes étaient mal à l’aise face aux campagnes du ruban jaune. Malgré leur sympathie pour les troupes, elles s’opposaient à la guerre. D’autres rejetaient catégoriquement les rubans jaunes, les considérant comme un symbole en faveur de la guerre.
Les controverses autour des rubans jaunes ont coïncidé avec les sentiments de plus en plus mitigés de la population quant à la poursuite de la participation du Canada aux opérations en Afghanistan.
Le ruban jaune est devenu un symbole de soutien patriotique aux forces armées. Le Musée canadien de la guerre a fait l’acquisition de cette grande bannière en 2012.
Musée canadien de la guerre, 20120114-001
Highway of Heroes (L’Autoroute des héros), par Jan Oegema. Cette sculpture rappelle les nombreuses cérémonies et expressions publiques de soutien et de deuil qui ont marqué la guerre.
Photo : Musée canadien de l’histoire, 20110022-001
Baisse du soutien et militantisme antiguerre
À la fin de 2001 et au début de 2002, la population canadienne était très favorable à la participation du Canada à la guerre. Les sondages relevaient qu’environ 70 % des personnes interrogées étaient en faveur de cette mission. Cela revêtait une importance particulière à l’époque, car la crainte du terrorisme restait très vive après les attentats du 11 septembre. La population canadienne était prête à participer à ce que le président Bush appelait la « guerre contre le terrorisme », même si cela en faisait une cible.
Le soutien a par la suite diminué de façon inégale. Il a connu des hauts et des bas au fil du temps, mais a finalement affiché une tendance à la baisse. À la fin de 2006, les sondages indiquaient désormais que seuls 35 % des personnes répondantes étaient favorables à la participation du Canada aux opérations de combat en Afghanistan. Un plus grand nombre se déclaraient favorables à ce que le Canada joue un rôle de maintien de la paix ou de formation plutôt qu’un rôle de combat. D’autres soulignaient les besoins urgents au Soudan et dans d’autres zones de conflit.
L’opposition active à la guerre s’est également manifestée de façon plus publique. Elle est devenue plus généralisée. Une coalition d’organismes antiguerre a proclamé une journée d’action le 28 octobre 2006. Des milliers de personnes se sont rassemblées dans différentes villes du pays. Les rassemblements se sont poursuivis en février 2007. Certains de ces rassemblements ont attiré peu de monde, mais ils témoignaient d’un sentiment antiguerre croissant et très visible.
Une manifestation antiguerre se préparant à défiler à Saskatoon, le 28 octobre 2006.
Photo : Sheila Steele / Flickr, CC BY-NC-SA 2.0
Ce macaron a été distribué à l’occasion de la Journée d’action pancanadienne du 28 octobre.
Musée canadien de la guerre, 20070027-001
Le scandale des personnes détenues
En avril 2007, un article choquant a été publié dans le Globe and Mail. Le journaliste Graeme Smith y rapportait que les forces canadiennes stationnées à Kandahar avaient remis des personnes détenues soupçonnées d’appartenir aux talibans aux autorités afghanes chargées de la sécurité nationale. Celles-ci étaient ensuite victimes de torture et de mauvais traitements.
Le ministre de la Défense à l’époque, Gordon O’Connor, a défendu cette pratique. Il a soutenu que les autorités afghanes ne maltraitaient pas et ne torturaient pas les personnes détenues. Il a d’ailleurs affirmé que des mécanismes étaient en place pour garantir le respect de leurs droits.
Des enquêtes plus approfondies ont toutefois rapidement révélé que ce n’est pas le cas. Des responsables du Canada avaient auparavant fait état du problème de la torture dans les prisons afghanes. Les hautes instances avaient bien été mises en garde contre ce risque. Le gouvernement savait donc que les personnes détenues par les autorités afghanes risquaient d’être torturées. Le Canada les a livrés quand même.
La situation a dominé les débats parlementaires et l’actualité pendant des mois. Les pratiques en vigueur dans les prisons afghanes allaient à l’encontre des valeurs démocratiques fondées sur les droits que le Canada prétendait vouloir instaurer en Afghanistan. L’affaire ne faisait que renforcer la cause des gens qui s’opposaient à la guerre. Pour les personnes indécises, la participation du Canada à la guerre était désormais plus difficile à justifier. Beaucoup estimaient que le scandale des personnes détenues portait atteinte à la crédibilité de la mission canadienne et à ses objectifs.
Des militaires du Canada arrêtant des insurgés talibans présumés lors d’un combat à Panjwaye, le 5 septembre 2006.
Photo : La Presse canadienne/Les Perreaux
La commission Manley
À l’été 2007, la présence du Canada en Afghanistan était remise en question. Le gouvernement conservateur minoritaire souhaitait prolonger l’engagement au-delà de sa date d’échéance, fixée à février 2009. Le Nouveau Parti démocratique souhaitait que le Canada retire immédiatement ses forces. Le Parti libéral et le Bloc québécois exigeaient, quant à eux, qu’une date de fin précise soit fixée pour la mission, puisqu’elle avait été prolongée à plusieurs reprises, tant sous les gouvernements libéraux que sous les gouvernements conservateurs.
En octobre 2007, le premier ministre Harper a annoncé la création d’un groupe expert indépendant chargé d’examiner le rôle futur du Canada en Afghanistan. On l’a surnommé la « commission Manley », d’après le nom de son président. John Manley était un ancien ministre des Affaires étrangères et vice-premier ministre libéral. Il a été chargé d’enquêter sur les activités du Canada en Afghanistan et de formuler des recommandations concernant son rôle dans ce pays.
John Manley au Forum économique mondial en 2014.
Photo : Forum économique mondial / Flickr, CC BY-NC-SA 2.0
La commission s’est lancée dans quatre mois de recherches intensives. Le groupe a mené plus de 200 entrevues à Ottawa, à Washington, à Bruxelles et en Afghanistan. Il a publié son rapport au début de l’année 2008.
L’équipe de Manley a constaté que la coordination entre les efforts des forces armées et des autorités fédérales civiles laissait à désirer, mais aussi que le Canada assumait une part disproportionnée des missions de combat et des risques au sein de la coalition de l’OTAN, et qu’il ne disposait pas de l’équipement essentiel nécessaire pour réussir et réduire les risques.
La commission a également conclu que la mission n’avait pas réalisé de progrès tangibles dans les domaines sociaux et économiques qui comptaient pour la communauté afghane dans la vie de tous les jours. Manley affirmait : « Ce que nous faisions n’était pas clairement visible, à part les combats. Les militaires étaient très visibles. Vous savez, ces VBL qui faisaient leur entrée à Kandahar offraient un spectacle assez impressionnant. Mais qu’est-ce qu’on faisait là-bas pour améliorer leur vie? C’était moins évident. »
La commission a recommandé, en fin de compte, que le Canada reste en Afghanistan. Mais seulement si des changements étaient apportés pour remédier aux problèmes relevés. Les États-Unis ont accepté de déployer des troupes supplémentaires à Kandahar. Le Canada, quant à lui, s’est doté d’hélicoptères de transport lourd et de drones destinés à être déployés au sein d’une force opérationnelle aérienne à Kandahar. Ces moyens visaient à assurer une meilleure surveillance et un meilleur transport dans une région où abondaient les engins explosifs improvisés.
C’est ainsi que, malgré des doutes de plus en plus manifestes au pays, les troupes canadiennes sont restées à Kandahar jusqu’en 2011.
Plusieurs centaines de personnes afghanes se rendant dans une clinique médicale financée par le Canada, installée dans une école de Bazaar-e Panjwayi, en février 2008. Les aspects du développement et de l’action humanitaire de la mission canadienne n’étaient pas clairs, ni pour la population afghane ni pour la population canadienne.
Photo : Caporal David Strachan, Musée canadien de la guerre, 20090037-009- P2080795
En 2010, le groupe de rock néoécossais The Trews a lancé la chanson Highway of Heroes (L’Autoroute des héros). La chanson a été inspirée par le décès de Nichola Goddard, qui avait été la camarade de classe de membres du groupe.
Écoutez le cinquième épisode de notre série de balados Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan pour en savoir plus sur l’évolution de la politique et de l’opinion publique au fur et à mesure du déroulement de la mission canadienne en Afghanistan.
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Steve McCullough
Steve McCullough, Ph. D., est le stratège de contenu numérique pour le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien de la guerre. Son travail dans le domaine de la création de récits numériques repose sur la compassion et des actions fondées sur des preuves pour parler de l’histoire, de la notion de sens et de l’identité dans un environnement en ligne fragmenté et polarisé, mais aussi dynamique et étroitement lié.
Andrew Burtch
Andrew Burtch, Ph. D., est historien spécialiste de la période d’après-guerre (de 1945) au Musée canadien de la guerre depuis 2006. Il est le conservateur de la galerie 4 : De la guerre froide à nos jours, qui raconte comment le Canada a réagi aux conflits du début de la guerre froide jusqu’à ce jour. Ses principaux domaines de recherche incluent l’histoire de la guerre froide, la défense civile face à l’éventualité d’une guerre nucléaire, les missions de maintien de la paix des Nations Unies, la guerre de Corée, la guerre et la mémoire, de même que l’histoire orale.
Lire la notice biographique complète de Andrew Burtch