Au printemps et à l’été 2006, les talibans s’étaient massés en grand nombre dans les districts de Panjwaye et de Zhari, juste à l’ouest de la ville de Kandahar.
Les talibans étaient originaires de cette région, souvent décrite comme leur patrie spirituelle. Celle-ci occupait une position stratégique le long de la route reliant la ville de Kandahar à Kaboul ainsi qu’à une grande partie du sud et de l’ouest du pays.
La région de Panjwaye formait une ceinture verte agricole, difficile à parcourir et à traverser. Elle était sillonnée de canaux d’irrigation arrivant à hauteur de poitrine et de wadis (lits de rivières asséchés selon les saisons). On y trouvait un grand nombre de structures, de murs et d’enceintes en boue épaisse et durcie, capables de résister à tous les projectiles, sauf ceux d’un char d’assaut.
Vue de Panjwaye, janvier 2008.
Photo : Caporal David Strachan, Musée canadien de la guerre, 20090037-009-DSC01093.
Il s’agissait d’un moment crucial pour la coalition en Afghanistan. La Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), dirigée par l’OTAN, s’apprêtait à prendre la relève des forces de l’opération Enduring Freedom, dirigée par les États-Unis, dans le sud et l’est de l’Afghanistan.
Le moment et l’endroit étaient idéaux pour que les talibans mettent à l’épreuve la détermination de l’OTAN et tentent de reprendre le territoire perdu au début de la guerre.
L’École blanche
Le bâtiment surnommé l’« École blanche » occupait une position centrale à Panjwaye, ce qui en faisait un bastion et une base de ravitaillement d’une importance stratégique pour les talibans. En l’occurrence, les villageois avaient mentionné que l’école avait été capturée par les talibans au cours de l’été.
Le 3 aout, on a dépêché des militaires du 1er Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (1 PPCLI) et un contingent militaire afghan pour vider l’École blanche. À leur arrivée, des militaires souffraient déjà d’un coup de chaleur en raison de la température accablante et du poids de leur équipement.
Les troupes s’attendaient à affronter une vingtaine de combattants talibans. Mais une embuscade complexe leur a fait comprendre qu’elles affrontaient un nombre bien plus élevé de combattants. Elles ont ainsi dû se replier difficilement, sous un feu nourri. Quatre militaires du Canada ont perdu la vie; sept autres ont subi des blessures.
Le lieutenant-colonel Omer Lavoie est arrivé le même jour pour prendre le commandement du groupe de combat nouvellement déployé, composé principalement de membres du 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment (RCR). Il s’en souvient encore : « La première chose qu’on a dite au sergent-major et à moi, dès notre descente de l’avion, c’est que quatre membres du groupe de combat du Princess Patricia venaient de perdre la vie, ce qui a immédiatement donné le ton de ce à quoi le 1er Bataillon, le groupe de combat du RCR, allait être confronté. »
Masum Ghar
Les Forces canadiennes étaient responsables de plusieurs bases d’observation avancée (BOA) situées à l’extérieur de la ville de Kandahar. L’une d’entre elles, la BOA Masum Ghar, était établie sur une montagne surplombant la vallée de la rivière Arghandab.
La base canadienne de Masum Ghar, en décembre 2007.
Photo : Caporal David Strachan, Musée canadien de la guerre, 20090037-009-PC170638.
Un char de combat principal Leopard 2A6M surplombant le district de Zhari depuis un poste d’observation situé à Masum Ghar, en juin 2010.
Photo : Caporal Keith Wazny. © Tous droits réservés. AR2010-0136-02 reproduit avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Le 19 aout, le major (aujourd’hui lieutenant-général) Michael Wright était en train de déployer ses troupes sur les hauteurs de Masum Ghar lorsque les talibans ont lancé leur attaque : « J’ai entendu un bruit sec venant de l’ouest, se souvient-il. J’ai levé les yeux et, à l’endroit où se trouvait auparavant un poste d’observation de la Police nationale afghane, j’ai aperçu une silhouette, manifestement un taliban, qui venait de tirer une grenade propulsée par fusée dans notre direction. Et elle a atterri à environ 7 ou 8 pieds de moi. Heureusement, elle n’a pas explosé. »
La fusillade qui a suivi a duré plusieurs heures. Les talibans ont continué d’attaquer le convoi de Wright alors qu’il se dirigeait vers la ville de Kandahar. On a par la suite estimé qu’entre 200 et 400 talibans avaient mené l’attaque cette nuit-là et que jusqu’à 100 d’entre eux avaient été tués : « Nous nous attendions à plus d’actions du genre insurrection de la part des talibans, se souvient le lieutenant-général Wright. Mais les voir passer à l’attaque, en si grand nombre, a mis en évidence la puissance des forces talibanes présentes dans la région et l’étendue de leurs capacités. »
L’opération Medusa
L’attaque avait clairement démontré que les talibans étaient prêts à défier directement les forces de l’OTAN. Le brigadier-général David Fraser avait pris le commandement du nouveau Commandement régional Sud de l’OTAN : « Après l’attaque de Mike Wright, raconte-t-il, on savait qu’il y avait quelque chose d’important qui se tramait. »
L’opération Medusa avait pour objectif de chasser les talibans de la région. La force dirigée par le Canada était responsable de lancer une attaque depuis le nord et le sud pour briser les lignes de la force principale des talibans. Les forces devaient ensuite progresser vers l’ouest pour éliminer la menace autant que possible.
Il s’agissait d’une situation inédite pour le Canada et pour l’OTAN. Comme le raconte Fraser, « Medusa a été la plus grande bataille que l’OTAN ait jamais menée. »
Véhicules blindés du 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment se préparant à lancer une attaque contre Pashmul et Panjwaye, le 30 aout 2006.
Photo : Musée et archives du régiment des Queen’s Own Rifles of Canada / Flickr, CC BY-NC 2.0, https://www.flickr.com/photos/qormuseum/27620726222/
L’attaque initiale
Les plans ont commencé à dérailler le 2 septembre, lorsqu’un avion de surveillance Nimrod de la Force aérienne royale britannique s’est écrasé dans la région. Les 14 membres d’équipage ont perdu la vie.
Entretemps, le lieutenant-colonel Lavoie a placé ses troupes en position près de Masum Ghar. Le plan initial prévoyait trois jours de bombardements et de reconnaissance, suivis de la traversée de la rivière Arghandab pour s’emparer de l’École blanche.
Plus tard dans la soirée, Fraser a toutefois ordonné à Lavoie de lancer l’attaque. Non pas dans trois jours, mais dans trois heures, tôt le matin du 3 septembre. Les deux officiers supérieurs restent à ce jour en désaccord au sujet de cette décision, qui fait encore l’objet d’un débat historique. Leur lecture de la situation différait considérablement.
Le brigadier-général David Fraser (au centre) et le lieutenant-colonel Omer Lavoie (à droite) inspectant une zone reprise par les militaires du Canada et de la coalition dans le district de Panjwaye, à l’ouest de la ville de Kandahar, le 15 septembre 2006.
Photo : Sergent Lou Penney, technicien en imagerie de l’opération ATHENA de la FOA. © Tous droits réservés. AR2006-P008 0013 reproduit avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Au moment de cette décision, Fraser subissait des pressions de la part des États-Unis et d’autres pays alliés pour agir rapidement. Des ressources essentielles avaient été affectées à l’opération, et les parties ne voulaient pas qu’elles restent immobilisées trop longtemps, compte tenu des besoins urgents ailleurs. Fraser croyait également, d’après les renseignements disponibles, qu’une force moins importante que prévu se trouvait de l’autre côté de la rivière et qu’un bombardement soutenu ne serait pas efficace.
Lavoie, lui, avait des préoccupations d’ordre tactique, notamment la crainte de s’avancer à l’aveuglette en territoire ennemi, qui risquait d’être truffé d’engins explosifs improvisés. Il souhaitait obtenir davantage de renseignements avant d’engager ses troupes. Les militaires en attente d’ordres pouvaient entendre leur discussion animée à la radio. En fin de compte, les nouveaux ordres ont pris effet.
La compagnie Charlie, du 1er RCR, a traversé la rivière aux petites heures du 3 septembre. Elle n’a rencontré aucun engin explosif improvisé, mais l’attaque ne s’est tout de même pas passée comme prévu : « Tout a bien commencé, raconte Fraser. La compagnie Charles avait atteint l’objectif, ça allait bien. Et soudain, c’était le chaos. »
Une embuscade s’est alors déclenchée, immobilisant les véhicules de tête. Au cours de la lutte acharnée qui a suivi, quatre militaires du Canada ont perdu la vie, et 10 autres ont subi des blessures. « J’ai dû ordonner un retrait tactique, se souvient le lieutenant-colonel Lavoie. Puis j’ai appelé une puissance aérienne importante pour couvrir le retrait et, au moins à ce moment-là, repousser l’attaque des talibans, permettre à mes gars de retraverser la rivière et les évacuer par hélicoptère vers la base. »
Les forces canadiennes ont poursuivi toute la nuit leurs frappes aériennes ainsi que leurs tirs d’artillerie et de roquettes contre des positions talibanes.
Des véhicules blindés légers (VBL) partiellement dissimulés dans des champs de maïs et de marijuana près du village de Kolk, dans le district de Panjwaye, pendant l’opération Medusa.
Photo : Sergent Lou Penney, technicien en imagerie de l’opération ATHENA de la FOA. © Tous droits réservés. AR2006-P007 0005 reproduit avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Des militaires de la compagnie Alpha du 2 PPCLI lors d’une opération de ratissage dans le district de Panjwaye, le 14 septembre 2006.
Photo : Sergent Lou Penney, technicien en imagerie de l’opération ATHENA de la FOA. © Tous droits réservés. AR2006-P008-0013 reproduit avec l’autorisation du MDN/FAC (2026).
Le lendemain, la compagnie Charlie a été frappée par une nouvelle tragédie. Un avion américain de type A-10 « Warthog » Thunderbolt a pris un feu de déchets pour une action ennemie et a ouvert le feu. Plus de 30 militaires du Canada ont subi des blessures lorsque des obus hautement explosifs de 30 mm se sont abattus sur leur position.
La compagnie Charlies a été déclarée « inapte au combat », c’est-à-dire incapable de poursuivre les opérations. Lavoie a catégoriquement refusé de renvoyer ses membres au cœur de l’action. Les compagnies Bravo et Alpha ont alors été dépêchées pour attaquer les objectifs par le nord, tandis que les renforts américains et afghans ont concentré leurs efforts sur les voies d’accès du sud. Au cours des jours suivants, une série d’avancées prudentes a été menée dans un territoire parsemé d’engins explosifs improvisés.
La poussière retombe
Dix jours après les premières attaques, les personnes survivantes de la compagnie Charlies ont fait partie des troupes canadiennes qui se sont emparées de l’École blanche. Le 17 septembre 2006, l’OTAN a déclaré l’opération Medusa terminée.
Les batailles de l’opération Medusa ont fini par atteindre leur objectif, mais à un cout considérable. Une grande puissance de tir avait été déployée pour enrayer l’élan des talibans, ravageant du même coup une partie du district : « On n’avait pas l’impression d’une victoire, se souvient Wright. On avait plutôt l’impression que – bon, c’est vrai, l’objectif initial, c’est-à-dire chasser les talibans de cette région de Pashmul, avait été atteint. Mais je crois qu’à ce moment-là, on se demandait : “Que fait-on maintenant?” »
La nature de la phase suivante du conflit est rapidement devenue apparente. Dès le lendemain, un kamikaze a attaqué une patrouille canadienne à Panjwaye, tuant quatre militaires et en blessant 16 autres : « Ça a marqué un tournant, dit Fraser. Après ça, les talibans ne nous attaquaient plus comme avant, c’est-à-dire par tir direct. Ils se sont tournés vers des actes d’insurrection. Les engins explosifs improvisés. C’était un gros changement. C’est devenu plus dangereux pour tout le monde. »
War (Guerre), par Douglas Laing, 2008. Il s’agit de l’une des trois œuvres de l’artiste, qui cherchait à mettre en images certains aspects des déploiements de son fils, Sean Lamb, en Afghanistan. Lamb est représenté au centre du tableau. Laing s’est inspiré de photographies des combats de l’opération Medusa publiées dans le Globe and Mail.
Photo : Musée canadien de la guerre, 20110073-003c
Écoutez le quatrième épisode de notre série de balados em>Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan pour en savoir plus sur l’opération Medusa, dans les mots des militaires qui y étaient.
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Steve McCullough
Steve McCullough, Ph. D., est le stratège de contenu numérique pour le Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien de la guerre. Son travail dans le domaine de la création de récits numériques repose sur la compassion et des actions fondées sur des preuves pour parler de l’histoire, de la notion de sens et de l’identité dans un environnement en ligne fragmenté et polarisé, mais aussi dynamique et étroitement lié.
Andrew Burtch
Andrew Burtch, Ph. D., est historien spécialiste de la période d’après-guerre (de 1945) au Musée canadien de la guerre depuis 2006. Il est le conservateur de la galerie 4 : De la guerre froide à nos jours, qui raconte comment le Canada a réagi aux conflits du début de la guerre froide jusqu’à ce jour. Ses principaux domaines de recherche incluent l’histoire de la guerre froide, la défense civile face à l’éventualité d’une guerre nucléaire, les missions de maintien de la paix des Nations Unies, la guerre de Corée, la guerre et la mémoire, de même que l’histoire orale.
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