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Le Collège militaire royal du Canada, de 1876 à nos jours

Dépêches: Documents d’information sur l’histoire militaire du Canada

Cameron Pulsifer, Ph.D
Le Collège militaire royal du Canada offre une éducation militaire professionnelle aux élèves-officiers des Forces canadiennes. Contrairement à la formation militaire, qui se concentre sur l’acquisition de compétences concrètes, l’éducation militaire veut préparer les officiers à commander efficacement les forces armées en temps de paix comme en temps de guerre1. Comme dans d’autres domaines tels que la médecine, le droit ou le génie, l’histoire de l’éducation militaire au cours des 150 dernières années, au Canada et ailleurs, suit à bien des égards l’évolution du service militaire comme profession. L’éducation militaire au cours de cette période est devenue un véhicule transmettant aux officiers et aux élèves-officiers un ensemble de connaissances spécialisées. Leur maîtrise assurait des bases solides en théorie militaire et favorisait l’acquisition d’aptitudes à analyser et à communiquer, tout cela venant s’ajouter à la formation classique du soldat dans des domaines techniques ou liés au combat. En cela, l’histoire de l’éducation militaire est également étroitement liée à la création d’établissements d’enseignement civils ainsi qu’aux pressions sociales, culturelles et politiques plus générales auxquelles ceux-ci réagissent nécessairement. Cela était tout aussi vrai dans l’Amérique du Nord britannique du milieu du XIXe siècle que dans le Canada d’aujourd’hui.

Au moment de la Confédération, ou union, de plusieurs colonies de l’Amérique du Nord britannique en 1867 pour former le Dominion du Canada, on s’est inquiété de la sécurité militaire du nouveau pays et de l’état de ses forces armées. Des faits nouveaux tels que la prolifération des petites armes et de l’artillerie rayées, l’utilisation croissante du chemin de fer pour le transport militaire, et l’amélioration des communications grâce au télégraphe électrique, avaient eu des conséquences spectaculaires sur le déroulement des guerres, comme l’a démontré la guerre de Sécession aux états-Unis (1861-1865). Tout cela exigeait davantage de la formation du personnel militaire. Les leaders canadiens continuaient de favoriser la milice citoyenne amateur, une tradition séculaire, comme première ligne de défense du pays, mais ils conclurent néanmoins que l’amélioration de la préparation professionnelle des officiers renforcerait la milice.

En 1864-1865, des écoles spéciales dirigées par des soldats professionnels de la garnison britannique ouvrirent leurs portes dans six villes canadiennes pour former les officiers de la milice; après le départ des troupes britanniques du Canada en 1871, la milice prit elle-même la relève pour s’occuper de ces écoles. En 1867-1868, Ottawa créa aussi des écoles permanentes à Kingston et Québec pour former des artilleurs. Avec de semblables écoles d’infanterie et de cavalerie créées dans les années 1880, elles constituèrent la base d’où surgirait lentement une petite Force permanente canadienne.

Mais les cours offerts étaient brefs et concernaient surtout le fonctionnement technique des unités. Dans son Militia Report annuel de 1873, l’adjudant général par intérim, le colonel Walker Powell, attira l’attention sur la nécessité de disposer d’un type différent d’école, offrant des cours concernant « des fonctions plus élevées et la capacité d’exercer un commandement supérieur », et exigeant des études plus longues. Pour cela, prétendait-il, il fallait soit envoyer les officiers canadiens étudier dans des écoles militaires de Grande-Bretagne, soit créer une école de ce type au Canada. Dans le cadre d’un programme plus vaste visant à consolider les liens entre le Canada et la Grande-Bretagne, le comte de Dufferin, gouverneur général depuis 1872, soutenait de même une réforme de la milice et la création d’un collège militaire, lequel, croyait-il, doterait les forces canadiennes du noyau professionnel dont elles avaient grandement besoin et contribuerait à perpétuer les valeurs britanniques dans le nouveau pays.

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Dufferin ne croyait pas qu’un collège militaire britannique pourrait être simplement recréé dans les conditions du Canada colonial. Il avait plus tôt présidé un commission royale d’enquête sur l’éducation militaire en Grande-Bretagne. Celle-ci s’était montrée favorable à certains aspects du programme de la United States Military Academy de West Point (New York) (fondée en 1802), particulièrement les cours offerts dans les domaines du génie et de l’artillerie, en plus de ceux concernant l’infanterie et la cavalerie. En 1873, le secrétaire particulier de Dufferin, le colonel Henry Fletcher, affirmait que les traditions démocratiques de West Point, typiques du Nouveau Monde, conviendraient davantage au Canada que celles d’établissements britanniques plus « aristocratiques ». West Point acceptait des candidats de toutes les strates de la société américaine au moyen d’un examen d’entrée relativement facile et en faisait des officiers grâce à un rigoureux programme d’études de quatre ans centré sur les mathématiques et le génie. Il concluait en outre que le système de West Point était la méthode la plus simple de produire des officiers, ce qui ne pouvait que séduire les politiciens canadiens préoccupés d’économies.

Le Premier ministre Alexander Mackenzie (en fonction de 1873 à 1878), bien que s’étant engagé à réduire les dépenses militaires, était aussi un ancien officier de la milice conscient des faiblesses de cette force. Encouragé par des alliés politiques et d’autres officiers de la milice tels que le Torontois George T. Denison, Mackenzie concluait que les dépenses relativement faibles qu’exigeait un collège militaire constitueraient un investissement sûr et peu coûteux dans la sécurité militaire future de la nation. Son gouvernement présenta un projet de loi, qu’adopta la Chambre des communes le 15 mai 1874, visant à créer un collège « aux fins d’assurer une instruction complète dans tous les domaines de la tactique militaire, de la fortification, du génie, et de dispenser un enseignement scientifique général dans des matières liées à la profession militaire, et nécessaires à une connaissance approfondie de celle-ci, et pour rendre les officiers aptes à des charges de commandement et d’état-major. » Il fut installé à l’endroit où le lac Ontario se jette dans le Saint-Laurent, dans la vieille ville de garnison de Kingston, et placé sous le commandement du lieutenant-colonel Edward Osborne Hewitt, des Royal Engineers de l’Armée britannique, homme au « grand savoir scientifique » et excellent officier. On y accueillit le premier groupe d’élèves, connus depuis sous le nom de « Old Eighteen », le 1er juin 1876. En 1878, l’établissement reçut de la reine Victoria la permission de porter le nom de Royal Military College of Canada (Collège militaire royal du Canada). Bien que West Point en fût le modèle, la tradition militaire britannique demeurait primordiale. Le personnel était majoritairement britannique, l’uniforme et les exercices militaires étaient (et sont demeurés) d’inspiration britannique, et, jusque dans les années 1950, la doctrine stratégique et tactique à la base du programme d’études fut également britannique.

Les partisans du CMR avaient noté le fait que la plupart des diplômés de West Point, du moins avant la guerre de Sécession, ne passaient qu’une brève période dans l’armée avant de retourner à la vie civile. En tant que civils, les anciens élèves jouaient un rôle important dans la construction des routes, ponts et ports essentiels au rapide développement économique des états-Unis au XIXe siècle. Le nouveau collège canadien, selon eux, pourrait jouer le même rôle en concevant ses cours de manière à ce qu’ils puissent s’appliquer aux entreprises tant civiles que militaires. Cela contribuerait à compenser l’incapacité des écoles civiles à produire assez d’ingénieurs et d’autres professionnels. Le programme scolaire du CMR inclurait l’administration et le droit, la stratégie et la tactique, la formation dans le maniement des armes, les exercices militaires et la participation des cadets eux-mêmes au maintien de la discipline quotidienne. Le bien-être physique et l’esprit de groupe seraient favorisés en mettant fortement l’accent sur le sport.

Au cours des premières décennies de l’existence du CMR, la plupart des ex-élèves qui souhaitaient entreprendre une carrière militaire à temps complet le faisaient au sein des forces britanniques, lesquelles avaient en réserve plusieurs commissions pour des diplômés du CMR. En 1894, 84 d’entre eux servaient au sein des forces britanniques ou d’autres forces impériales, alors qu’à peine 10 s’étaient joints à la minuscule Force permanente canadienne. Cela commença à changer après la guerre d’Afrique du Sud (1899-1902), en partie grâce aux efforts de sir Frederick Borden, qui fut ministre de la milice et de la défense de 1896 à 1911. Entre 1911 et 1914, 19 des 123 diplômés duCMR reçurent des commissions impériales, mais 23 acceptèrent des commissions dans la Force permanente du Canada. Les autres retournèrent à la vie civile.

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Cette « canadianisation » grad-uelle des diplômés du CMR était importante pour le perfectionnement professionnel des militaires du pays. Tout comme, d’ailleurs, l’utilité pour les forces armées des anciens du CMR retournés à la vie civile. L’expérience des deux conflits mondiaux du XXe siècle a montré que l’on avait raison de s’attendre à ce que ces derniers forment une réserve de militaires professionnels sur lesquels le Canada pourrait compter en situation d’urgence. Au cours de la Première Guerre mondiale (1914-1918), 982 anciens élèves servirent, soit 86 pour cent de ceux qui avaient fréquenté le collège avant novembre 1919 et qui étaient vivants et en santé, et avaient moins de 55 ans. Bien que ce chiffre fût peu élevé par rapport au nombre d’officiers qu’exigeaient des effectifs de centaines de milliers de soldats en 1918, les professionnels du CMR exercèrent une influence disprop-ortionnée grâce à leur participation à la milice d’avant-guerre, et plus tard à la formation des militaires canadiens du temps de guerre. Les anciens élèves furent également bien représentés dans les postes supérieurs de commandement pendant la guerre. Sans être un ancien cadet lui-même, le lieutenant-général sir Arthur Currie, qui commanda le Corps d’armée canadien de juin 1917 à la fin de la guerre, écrivit que l’ « esprit » des diplômés duCMR, « tout autant que leurs réalisations militaires, exerça une grande influence dans le façonnement d’une force qui, en ce qui concerne l’efficacité au combat, n’a jamais été surpassée ».

Dans la Force permanente de l’entre-deux-guerres, légèrement supérieure à son prédécesseur d’avant-guerre, les compétences professionnelles remplacèrent graduellement le favoritisme politique comme moyen principal de nomination des officiers en temps de paix. Davantage de diplômés du CMR entrèrent ainsi dans la Force permanente. à la fin de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), ils dominaient les grades supérieurs des forces armées. Les quatre officiers ayant été chefs d’état-major général pendant la guerre étaient tous d’anciens élèves, tout comme le général H.D.G. Crerar, commandant de la 1re Armée canadienne dans le nord-ouest de l’Europe. En tout, 1420 anciens élèves, soit 80 pour cent de tous ceux qui étaient disponibles, servirent dans les forces ou s’acquittèrent de tâches spéciales liées à la guerre. Un nombre plus élevé qu’auparavant servirent dans la Marine royale du Canada et l’Aviation royale du Canada, mais la majorité (901) servirent dans l’armée, le collège étant surtout orienté vers la formation d’officiers de l’armée. Peu nombreux, encore une fois, par rapport au nombre total d’officiers dont on avait besoin, les diplômés du CMRn’en étaient pas moins proportionnellement nombr-eux aux postes de commandement.

En 1942, le CMR ferma ses portes comme collège militaire, ses installations devant être utilisées à des fins jugées plus immédiatement appropriées à l’effort de guerre. Lorsqu’il rouvrit finalement ses portes en 1948, après que le gouvernement eut pris le temps d’examiner l’avenir de l’ensemble de la propriété de la défense, il devait être un établissement remarqu-ablement différent de ce qu’il avait été. Il serait maintenant officiel-lement un collège interarmées, formant des officiers pour la marine et l’aviation autant que pour l’armée. En 1952, le gouvernement créa le Programme de formation des officiers de la Force régulière (PFOR). Ce dernier avait pour but d’assurer la formation d’un nombre d’officiers suffisant pour les forces relativement importantes que le Canada s’attendait à maintenir pendant la guerre froide. Le gouvernement décida de payer les frais de tous les élèves en échange d’une promesse de leur part de servir au moins trois ans (cette période fut plus tard étendue à quatre ans). Il n’était donc plus question que la plupart des diplômés du CMR s’intègrent à la vie civile, d’où ils pourraient éventuellement être appelés à servir. Après leurs études, ils entreraient tous dans les forces armées, et l’on s’attendait à ce que beaucoup choisissent de rester plus longtemps que la période minimale. Ces changements reflétaient en partie l’évolution graduelle des forces canadiennes, composées autrefois d’une milice citoyenne avec un encadrement professionnel restreint et devenues une armée permanente professionnelle avec un élément milice plus limité.

L’histoire du collège après la guerre témoigne aussi d’une évolution plus générale de la société canadienne et des institutions politiques. La Loi sur les langues officielles de 1969 rendait le collège officiellement bilingue, ce qui amena un plus grand nombre d’inscriptions de Canadiens francophones. Les femmes, dont les premières se sont inscrites en 1980, constituaient 27 pour cent de l’ensemble des élèves à la fin du siècle.

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Le changement du programme scolaire fut tout aussi important pour le visage du collège après la guerre. Cela fut dans une grande mesure l’ouvre du directeur des études de 1948 à 1967, W.R. Sawyer, un ancien du collège, chimiste formé à Harvard et officier de la guerre chimique dans l’Armée canadienne. Sawyer s’inquiétait de ce qu’il considérait comme une vision étroite de la technique au collège, typique d’avant-guerre. Il croyait que l’officier moderne avait surtout besoin d’une pensée conceptuelle et créative sur des sujets complexes, ce qui exigeait un vaste éventail d’options de cours et une expérience intellectuelle plus exigeante. En conséquence, non seulement consolida-t-il le programme scientifique, mais il introduisit de nouveaux cours d’anglais, de français, d’histoire, de politique et d’économique, et embaucha des professeurs compétents pour les donner. Sawyer était d’avis que le CMR attirerait ainsi des étudiants de la même qualité que ceux qui fréquentaient le réseau universitaire civil. La différence serait que les élèves-officiers recevraient une formation beaucoup plus approfondie que leurs homologues civils tant dans les sciences que dans les arts. Tous les élèves suivraient les mêmes cours dans les deux programmes au cours des deux premières années, après quoi ils se spécialiseraient dans leurs disciplines de prédilection. En 1959, le CMR est devenu un établissement conférant des grades universitaires. Il offre aujourd’hui le B.A., le B.Sc. et des diplômes de génie, ainsi que des programmes de deuxième et troisième cycles et des programmes spécialisés.

Après 1952, le CMR a été le navire amiral d’une triade de collèges militaires incluant aussi le Royal Roads Military College et le Collège militaire royal de Saint-Jean. Quand ces deux derniers établissements furent fermés en 1995 en raison de mesures d’économie gouverne-mentales, le CMR est redevenu le seul collège militaire canadien. Un vaste débat dans les années 1990 sur le leadership, la formation académique et la profession des armes au Canada entraîna des modifications du programme d’études, une amélio-ration des programmes de diffusion externe et un accroissement des liens avec les universités civiles, ce qui réaffirmait le rôle du collège au centre de l’éducation militaire canadienne. Dans le cadre de ce processus, le collège accordait également une nouvelle importance à la composante militaire de son programme, particulièrement dans les domaines du leadership et de l’éthique militaire.

Aujourd’hui, le rôle premier du CMR demeure d’ « instruire et de former élèves-officiers et officiers commissionnés en vue de carrières de service efficace dans les Forces canadiennes », mais il est peut-être plus proche du modèle universitaire civil que la plupart des autres collèges militaires contemporains. Cela témoigne d’un équilibre constant, dans la tradition canadienne de l’éducation militaire, entre les exigences militaires et l’influence civile.

1 John Whiteclay Chambers, III, The Oxford Companion to American Military History(New York, 1999), p.243.

Lectures complémentaires

  • Harris, Stephen J., Canadian Brass : The Making of a Professional Army, 1860-1939, Toronto, University of Toronto Press, 1988.
  • Preston, R.A., Canada’s RMC : A History of the Royal Military College, Toronto, University of Toronto Press, 1969.
  • Preston, Richard A. Au service du Canada : histoire du Royal Military College depuis la Deuxième Guerre mondiale, Ottawa, Presse de l’Université d’Ottawa, 1992.
  • Stanley, G.F.G., « Military Education in Canada, 1867-1970 », dans H.J. Massey, comp. The Canadian Military : A Profile, Toronto, Copp Clark, 1972.
  • Van Creveld, Martin, The Training of Officers : From Military Professionalism to Irrelevance, New York, Free Press, 1990.