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Les services de guerre de l’Armée du Salut

Dépêches: Documents d’information sur l’histoire militaire du Canada

Serge Durflinger, Ph.D
L’Armée du Salut (AS), religion chrétienne organisée à Londres en 1865, qui se veut une ouvre sociale, existe au Canada depuis 1882. En dépit de son nom d’allure martiale et de son organisation militaire comportant aussi des grades – qui témoignent de la « guerre » qu’elle livre aux maux sociaux et au manque de foi – l’Armée du Salutne préconise pas le recours aux armes contre des frères humains. Néanmoins, les salutistes reconnaissent que le fléau de la guerre peut, dans certaines conditions, être préférable au mal plus grand de la persécution et de l’oppression. à la suite du déclenchement de la guerre en 1914, et de nouveau en 1939, les préoccupations humanitaires de l’Armée du Salutont formé la base de son engagement pour soutenir les efforts de guerre du Canada.

Les services de guerre de l’Armée du Salut

La guerre et l’entraînement qu’elle exige sont des expériences physiques, psychologiques et émotionnelles éprouvantes pour le soldat. Au cours des deux conflits mondiaux et tout au long de la guerre froide, l’Armée du Salut a assuré au personnel militaire canadien outre-mer et au Canada un certain réconfort sous la forme, par exemple, de boissons chaudes et de goûters et a contribué à maintenir le moral en créant des centres de permission destinés au repos et à la récréation. L’Armée du Salut essayait d’établir un minimum de civilité dans la solitude et les conditions déshumanisantes de la guerre – offrir « un peu de chez-soi », peut-être. à un degré remarquable, l’Armée du Saluta été partie intégrante de l’expérience militaire des Canadiens pendant la plus grande partie de ce siècle.

L’Armée du Saluta maintenu le moral sur le front intérieur avec une forte présence dans les installations militaires canadiennes et dans les grands centres urbains, et en aidant les familles des militaires. Tout près du front de combat, l’Armée du Salut présentait des films, organisait des rencontres sportives et fournissait de quoi lire, des cigarettes et d’autres articles très appréciés des soldats. L’Armée du Salutoffrait également des conseils spirituels et personnels à tous les militaires qui en faisaient la demande.

La Première Guerre mondiale

Au cours de la Première Guerre mondiale (1914-1918), les activités outre-mer de l’Armée du Salut canadienne s’inscrivaient dans le cadre d’un effort beaucoup plus important organisé par les salutistes britanniques. Ces derniers établirent plus de 200 baraques de loisirs (souvent plutôt des tentes), 40 maisons de repos et 96 refuges, dont s’occupaient plus de 1200 bénévoles. L’Armée du Salutcanadienne envoya cinq aumôniers militaires au front et contribua à faire fonctionner des baraques, des cantines, des installations de repos et des refuges bien équipés en Grande-Bretagne, en France et en Belgique, où les soldats épuisés par la guerre pouvaient prendre un bain, remettre leurs vêtements en état, manger des repas décents et se préparer physiquement, mentalement et spirituellement au retour toujours difficile aux tranchées. Plus proche du front, d’autres officiers de l’Armée du Salut offraient des rafraîchissements et différentes commodités, souvent dans des conditions dangereuses. Comme l’écrivait le soldat canadien Will Bird dans ses classiques mémoires de guerre, Ghosts Have Warm Hands: « Tous les soldats au front pendant la Première Guerre mondiale savaient que leur véritable ami était l’homme de la cantine de l’Armée du Salut. » Les soldats ont affectueusement surnommé l’Armée du Salut « Sally Ann« , et le logo familier au bouclier rouge – l’emblème de ses efforts de guerre – date également de cette période.

Au Canada, la Salvation Army Home League recueillait des fonds et envoyait des dizaines de milliers de paquets contenant des chaussettes, des sous-vêtements, des cadeaux de Noël et d’autres articles directement aux aumôniers de l’Armée du Salut, qui en assuraient la distribution aux soldats canadiens. Des salutistes se rendaient également chez les soldats partis à la guerre pour veiller au bien-être de leurs personnes à charge et réconfortaient de nombreuses familles endeuillées.

L’effort le plus visible de l’Armée du Salutétait l’aide aux soldats rapatriés. En 1918, elle organisa sa première sollicitation de fonds à l’échelle nationale pour aider les soldats qui revenaient dans les jours agités et souvent déboussolants consécutifs à leur démobilisation. En moins d’un an, l’organisation recueillit assez d’argent pour ouvrir un certain nombre de refuges à travers le Canada – à Toronto, Montréal, Winnipeg, Halifax, Kingston et ailleurs –, qui offraient tous une retraite tranquille, particulièrement aux soldats en route vers chez eux ou attendant d’être démobilisés à la fin de la guerre. La somme recueillie – plus de 1,5 million de dollars – a stupéfié les responsables de l’Armée du Salut, dont les bonnes ouvres pendant la guerre n’étaient pas passées inaperçues du public canadien.

La Deuxième Guerre mondiale

Une nouvelle guerre contre l’Allemagne fut déclenchée en septembre 1939. En novembre, Ottawa accordait à l’Armée du Salut le statut officiel de service auxiliaire de guerre canadien, distinction aussi accordée à la Légion canadienne, à la YMCA et aux Chevaliers de Colomb. Les efforts de guerre de l’Armée du Salutfurent de nouveau collectivement connus comme les services du « bouclier rouge ». Un protocole d’entente gouvernemental stipulait que les services en temps de guerre de toutes ces organisations devaient être sans but lucratif et qu’aucune ne pouvait agir de façon autonome pour dispenser une aide liée à la guerre. L’Armée du Salutcomprenait que la coordination par Ottawa de tous les services de guerre auxiliaires éliminerait le double emploi en matière de bien-être militaire. En 1942, chaque organisation accepta de se spécialiser dans certains domaines, l’Armée du Salutassumant la responsabilité des cantines et de la présentation de films. Chaque organisation recueillait au début ses propres fonds pour financer son travail auxiliaire. Mais en avril le gouvernement fédéral conclut que ces campagnes de financement privées détournaient des sommes qu’il espérait recueillir grâce à la vente des obligations de la Victoire. En conséquence, Ottawa décida de financer directement les activités de ces groupes, que le ministère des Services nationaux de guerre administrerait désormais.

Néanmoins, il incombait aux superviseurs de l’Armée du Salut d’offrir les services de celle-ci aux soldats. L’Armée du Salutchoisissait ces hommes pour leur débrouillardise, leur esprit d’initiative, leur conduite et leur condition physique. Outre-mer, le travail des superviseurs variait selon le théâtre des opérations et l’arme particulière à laquelle ils étaient affectés. Ils avaient notamment à projeter des films, établir des cantines, organiser des activités récréatives telles que des concerts ou des manifestations sportives, fournir de quoi lire et de la papeterie, réconforter les blessés, ou même aider à ensevelir les défunts. Bref, ils faisaient tout ce qui était nécessaire pour contribuer au maintien du moral des militaires. L’Armée du Salutdonnait pour instruction à ses superviseurs de « prendre soin du corps, de l’esprit et de l’âme de tout [soldat] quelles que soient.sa foi ou sa pers-onnalité ». Scott Young, historien de l’Armée du Salut, a écrit que l’Armée du Salut »constituait le lien rassurant entre le combattant et son monde de paix, de bonté et d’équilibre ».

Les superviseurs de l’Armée du Salut, tout en demeurant des civils, avaient un rang militaire équivalent à celui de capitaine de l’armée. En 1940, Ottawa leur a donné l’uniforme (sans l’insigne de grade) de leur arme et de leur unité respectives, avec les insignes de l’Armée du Salut et des Services de guerre auxiliaires. Les superviseurs, qui ne possédaient aucun pouvoir de commandement militaire, relevaient outre-mer d’un superviseur supérieur lui-même sous les ordres d’un directeur de la force relevant du secrétaire des services de guerre de l’Armée du Salutau Canada. Ce dernier recevait ses ordres de la Division des services auxiliaires du ministère des Services nationaux de guerre.

Alf Steele, le premier directeur des services auxiliares de l’Armée du Salut, se rendit outre-mer en décembre 1939 et établit le quartier-général de l’Armée du Salutà Londres. En moins d’un mois, cinq autres superviseurs vinrent se joindre à lui pour aider le nombre croissant de soldats canadiens envoyés en Grande-Bretagne. L’Armée du Salut ouvrit sa première baraque outre-mer à Aldershot, où les Canadiens s’entraînaient, et en mai 1940 elle établit des logements de permission pour les hommes à l’ancien West Central Hotel, à Londres. Les soldats pouvaient y obtenir un lit, le petit-déjeuner et un bain pour moins de 50 cents la nuit. D’autres baraques, clubs, refuges et centres de permission allaient bientôt suivre.

Lors des exercices d’entraînement canadiens en Grande-Bretagne, les cantines mobiles de l’Armée du Salutprocuraient aux hommes fatigués café, beignets, chocolats et cigarettes. Au début de 1944, 70 superviseurs de l’Armée du Salut faisaient fonctionner 30 centres et 55 cantines mobiles au profit d’unités de l’armée et de l’aviation canadiennes. En outre, les 375 projecteurs du service cinématographique de l’Armée du Saluten Grande-Bretagne présentaient deux programmes complets chaque semaine. L’ouverture d’un camp de repos de l’Armée du Salutpour la Marine royale du Canada en Irlande du Nord eut une conséquence imprévue mais heureuse: un magistrat local fit observer qu’à la suite de l’établissement de ce dernier, le nombre de marins canadiens comparaissant devant les tribunaux de Londonderry avait diminué de 50 pour cent!

En juillet 1943, des troupes canadiennes participèrent à l’invasion alliée de la Sicile. Des superviseurs de l’Armée du Salutles accom-pagnaient. Quinze, dont trois avaient débarqué presque immédiatement après l’assaut initial, eurent pour tâche de contribuer à atténuer le stress du combat prolongé chez les Canadiens. Lorsque, au début de septembre, les Alliés envahirent la péninsule italienne, des superviseurs de l’Armée du Salut suivirent encore une fois de très près et établirent un Red Shield Club, un refuge et des cantines à Campobasso. D’autres forces canadiennes arrivant en Italie, huit autres superviseurs de l’Armée du Salutles accompagnèrent. à Riccione, sur l’Adriatique, le Grand Hôtel est devenu un lieu de repos pouvant accueillir 500 hommes et offrant le luxe de matelas confortables, de repas servis dans des assiettes de porcelaine et d’un ascenseur en état de marche.

En juin 1944, les Alliés commencèrent la libération du nord-ouest de l’Europe en envahissant la Normandie, en France. Quelques jours après l’assaut initial, les premiers des 40 superviseurs de l’Armée du Salut qui devaient servir dans le nord-ouest de l’Europe débarquaient; ils présentèrent leur premier film aux hommes exténués à peine cinq jours après l’invasion. Les superviseurs de l’Armée du Salutétendaient de lourdes bâches sur les toits troués et les murs ruinés des bâtiments endommagés, renommaient ces endroits « cinémas » et accueillaient des centaines de Canadiens épuisés ayant besoin de rire ou de se distraire. L’Armée du Saluten vint à établir des installations récréatives dans de grands centres urbains tels que Nimègue et Bruxelles après leur libération par les forces alliées.

Les hommes de l’Armée du Salut suivaient l’unité (généralement de la dimension d’un bataillon) à laquelle ils étaient affectés, s’y identifiant et apprenant à en connaître les hommes. Au cours de cette phase de la guerre, chaque superviseur disposait d’un grand camion transportant un générateur portatif, un ciné-projecteur, une platine tourne-disque, une radio, des équipements de sport, des jeux et tout ce qui est nécessaire à une cantine. Deux militaires servaient d’aides pour chaque superviseur.

Jusqu’en 1944, l’Armée du Salut concentra davantage ses efforts aux Canada qu’outre-mer. Elle entreprit un travail très proche de celui qu’elle avait effectué au cours de la Première Guerre mondiale: mettre sur pied des aménagements près des installations militaires canadiennes, envoyer des paquets de douceurs (tâche dont s’occupaient les auxiliaires féminines de l’Armée du Salut), et rendre visite aux familles des Canadiens en service actif. En 1945, l’Armée du Salut avait établi un réseau de 165 centres, baraques, refuges et cantines d’un océan à l’autre.

En tout, les services de l’Armée du Salut au Canada et outre-mer ont coûté 21 millions de dollars et ont fourni aux Canadiens plus de 270 millions de feuilles de papier à lettre et d’enveloppes, 38 millions de boissons chaudes servies par des cantines mobiles et 35 millions de repas servis dans des baraques et des refuges. Plus de 68 millions de personnes ont assisté aux films et aux concerts de l’Armée du Salut. Plus de 200 superviseurs de l’Armée du Salut ont servi outre-mer. Le dernier n’est rentré au pays qu’en décembre 1946. Dans une lettre de remerciement officielle rédigée après la fin de la guerre en Europe, le général Harry Crerar, ancien commandant de la Première Armée canadienne, déclarait: « Il serait plus facile d’oublier son propre nom que les innombrables moments où l’Armée du Salut a été véritablement notre réconfort et notre amie. »

La guerre froide et après

En 1949, l’armée canadienne décida qu’elle serait « entièrement responsable du contrôle, de la supervision et de la distribution de tout ce qui touchait au bien-être des soldats outre-mer, en mer et dans les installations de service fixes au Canada. » Par conséquent, les militaires organisèrent leurs propres petites unités de bien-être auxiliaire pendant la guerre de Corée (1950-1953). Néanmoins, cela s’avéra insuffisant et ne faisait pas le poids à côté de ce qu’avaient offert les Services auxiliaires au cours de la Deuxième Guerre mondiale.

Avec le début de la « guerre froide », l’Armée du Salut continua de jouer son rôle d’ami familier auprès des forces militaires canadiennes. Cela n’alla pas sans l’opposition initiale de certains hauts responsables de l’armée canadienne, qui étaient d’avis que si l’on permettait à l’Armée du Salutde mettre sur pied un service auxiliaire officiel, d’autres organisations exigeraient des privilèges semblables à un moment où l’on ne ressentait pas le besoin de ce genre de service. En 1952, les deux premiers responsables de l’Armée du Salut, le capitaine et Mme A. Hopkinson, arrivèrent en Allemagne pour ouvrir un refuge et un casse-croûte « canadien » pour les milliers de Canadiens en poste au côté des forces britanniques près de Hanovre, au sein des forces de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Le casse-croûte, qui servait des aliments de type nord-américain et offrait des journaux canadiens, fut d’abord installé dans le centre de l’Armée du Salut britannique et fut extrêmement populaire auprès des Canadiens. En 1954, les forces canadiennes furent déplacées à 250 kilomètres au sud-ouest, à Soest, et les Hopkinson les suivirent, ouvrant de leur propre initiative une salle de détente. L’immense popularité de cette salle a forcé les responsables de militaires canadiens sceptiques à approuver officiellement la présence de l’Armée du Salut. Au cours de l’année suivante, d’autres super-viseurs de l’Armée du Salut établirent en Allemagne des installations récréatives et de détente qui furent utilisées par les Canadiens jusqu’au départ des troupes près de quarante ans plus tard.

Reprenant le rôle qu’elles avaient déjà joué au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les cantines mobiles de l’Armée du Salutsuivirent les troupes canadiennes au cours des manouvres de l’OTAN et servirent des rafraîchissements sur le terrain. L’Armée du Salut aida également les familles des militaires qui arrivaient à s’adapter à leur nouvelle vie outre-mer. Beaucoup devaient surmonter le choc de la confrontation avec une nouvelle culture et des problèmes conjugaux. L’Armée du Salutvint à leur aide avec des centres de consultation et des services d’aide.

Lorsque le gouvernement réduisit de moitié le nombre de soldats canadiens servant avec les forces de l’OTAN en 1970, et relocalisa ceux qui restaient à Lahr et à Baden-Soellingen, à 500 kilomètres plus au sud, les quatre centres de l’Armée du Salut fermèrent, victimes des doutes que continuaient à exprimer certains responsables militaires au sujet de la nécessité de la présence de l’Armée du Salut. Il semblait bien que l’association de l’Armée du Salutavec l’armée canadienne touchait à sa fin. Malgré cela, des cantines de l’Armée du Salut continuèrent d’accompagner les troupes effec-tuant des manouvres. L’Armée du Salut était à ce point devenue partie intégrante du déploiement de soldats canadiens en Europe qu’en 1971 un nouveau centre à l’emblème du bouclier rouge ouvrit à Lahr, à la grande joie des soldats. Le centre comportait une cafétéria de 75 places et un hôpital de 80 lits, qui venaient s’ajouter aux installations fournies par l’armée. On avait encore besoin de la Sally Ann. Lors du déploiement de Canadiens dans la région du golfe Persique en 1990-1991, l’Armée du Salut envoya des « sacs soleil », de petits cadeaux et de menus articles à chacun des milliers de Canadiens servant dans la zone de conflit.

En 1992, Ottawa annonça que les troupes canadiennes postées en Europe seraient rapatriées au pays. L’Armée du Salut resta avec elles jusqu’à la fin, ne mettant un terme à ses opérations outre-mer qu’en 1994, alors qu’il ne restait pratiquement plus de soldats à servir. En 1992, le brigadier-général C.D. Thibeault, commandant, Forces canadiennes Europe, écrivait: « Pour nous, le symbole de l’Armée du Salut a toujours représenté un petit morceau du Canada et un lieu de paix. »

L’Armée du Saluts’est mérité une place de membre à part entière au sein de la famille militaire canadienne. Pendant près d’un siècle, elle a offert un petit « foyer loin du foyer » aux militaires du Canada.

Lectures complémentaires

  • L’Armée du Salut, The NATO Years (brochure), Toronto, 1993.
  • Canada in the Great War, vol. VI, Special Services, United Publishers of Canada, s.p., 1920.
  • Maloney, Sean, War Without Battles: Canada’s NATO Brigade in Germany 1951-1993, McGraw-Hill Ryerson, Toronto, 1997.
  • Moyles, R.G., The Blood and Fire in Canada: A History of the Salvation Army in the Dominion 1882-1976, Peter Martin Associates Limited, Toronto, 1977.
  • Stacey, C.P., et Barbara Wilson, The Half-Million: The Canadians in Britain, 1939-1946, University of Toronto Press, Toronto, 1987.
  • Young, Scott, The Red Shield in Action, L’Armée du Salut , Toronto, 1949.
  • Wiseman, Clarence D., A Burning in My Bones, McGraw-Hill Ryerson, Toronto, 1979.